| Publication ahead of print | ||
|---|---|---|
| Journal |
Nat. Sci. Soc.
|
|
| DOI | https://doi.org/10.1051/nss/2026010 | |
| Published online | 22 avril 2026 | |
Regular Article
Application de la théorie des capabilités d’Amartya Sen aux approches participatives d’accompagnement.
Exemple de la démarche TerriStories®
Applying Sen’s theory of capabilities to companioning participatory approaches. Example of TerriStories® approach
1
Géographie, Cirad, UMR Sens,
Mbour,
Sénégal
2
Géographie, Institut sénégalais de recherches agricoles,
Dakar,
Sénégal
3
Modélisation, ETH, Chair of Ecosystem Management,
Zurich,
Suisse
4
Sociologie, Université de Thiès, École nationale supérieure d’agriculture,
Dakar,
Sénégal
* Auteur correspondant : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Reçu :
14
Février
2024
Accepté :
8
Juillet
2025
Résumé
La théorie des capabilités d’Amartya Sen offre une vision originale des éléments à prendre en compte pour évaluer le niveau de développement d’une société en mettant l’accent sur les conditions permettant à chacun de choisir librement la voie pour parvenir à ce à quoi il aspire. Ces conditions, qu’il nomme capabilités, sont proches des objectifs que se fixent les démarches participatives d’accompagnement, qui visent le développement des capacités des participants à prendre en charge par eux-mêmes leurs questions prioritaires. Cet article décrit comment ce cadre d’évaluation de A. Sen a été utilisé dans une expérience d’application de la démarche TerriStories au Sénégal, en 2022, pour répondre à deux objectifs : mieux formaliser les objectifs spécifiques de ce type de démarche d’accompagnement et estimer dans quelle mesure ces capacités visées étaient améliorées par la démarche appliquée.
Abstract
Amartya Sen’s theory of capabilities provides an original vision on the elements to take into account in order to assess the development level of a society, through identifying conditions that allow everyone to freely choose the way to reach what he wishes. These conditions, that he names capabilities, are close to what some participatory approaches aim, i.e. development of capacities to deal by themselves with their own priority issues. This paper describes how the evaluation framework of A. Sen has been used to reply to two objectives: better formalise the specific objectives of this kind of participatory approach, and better assess in what extent these aimed capacities are improved by the applied approach. This framework has been used to formalise then assess three-months outputs of a specific participatory approach named TerriStories®. TerriStories® explicitly pursues the development of autonomous capacities of participants, by combining (1) a very open serious game (designed by the participants themselves at the beginning of a workshop, then been used (‘play’) by themselves to shape then test their ideas to collectively deal with their priority issues; and (2) a specific commitment strategy (for after the workshop) that has been shaped by the participants themselves, in order to be then applied by them after the workshop. Sen’s framework provides an innovative method to formalise the specific objectives of this kind of approach then to assess its efficiency.
Mots clés : participation / capacité / Amyarta Sen / accompagnement / jeu sérieux
Key words: participation / capacity / Amyarta Sen / capability / companioning / serious game
© P. d’Aquino et al., Hosted by EDP Sciences
This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC-BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0), which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, except for commercial purposes, provided the original work is properly cited.
L’approche des capabilités, développée par Amartya Sen à partir du début des années 1980, cherche à appréhender la capacité d’être ou de faire des individus. Elle a suscité un important renouvellement des réflexions relatives aux catégories et méthodologies utilisées par la science et la philosophie économiques, notamment quand elles s’intéressent à la problématique de l’évaluation des politiques de développement. L’approche des capabilités a aussi inspiré des travaux dans le domaine de l’environnement, dont NSS a pu se faire l’écho – voir, par exemple, la Libre opinion de Fabrice Flipo (vol. 13, n°1) ou les articles de Nicolas Buclet et al. (vol. 28, n°2) et de Mélanie Pommerieux et al. (vol. 29, n°2). Le présent article fait un rapprochement entre approche des capabilités et démarches participatives. Il s’appuie, pour ce faire, sur un retour d’expérience réalisé au Sénégal au sujet d’une démarche d’accompagnement d’une dynamique collective de gestion de territoires et de ressources naturelles. Les auteurs voient, dans l’approche des capabilités, un moyen d’explorer plus avant les ambiguïtés nécessairement existantes au sein de ces démarches d’accompagnement entre recherche d’autonomie et ingénierie sociale.
La Rédaction
L’expression de méthodologie participative recouvre des formes extrêmement diverses de dialogue entre sciences et sociétés et des objectifs très différents visés par cet échange, que l’on se focalise sur l’un de ces objectifs ou qu’on les considère comme un continuum : information/sensibilisation des participants à un savoir ou une approche scientifique, intégration de savoirs locaux dans une analyse de situation, transfert de capacités d’analyse aux participants, développement de gouvernance locale de territoires, renforcement d’une démocratie participative… Cependant, il n’est pas simple de traduire certains de ces enjeux en progrès tangibles à cibler, qui seront ensuite rigoureusement observables : quelles capacités et évolutions tangibles, mesurables, vise-t-on pour obtenir une capacité d’analyse autonome, pour installer une gouvernance locale, pour rééquilibrer un dialogue, qu’il s’agisse de celui entre sciences et société, voire entre gouvernants et gouvernés ?
La première option est de s’appuyer sur le postulat d’un continuum progressif d’effets imbriqués, l’acquisition de capacités d’analyse scientifique aboutissant à plus ou moins long terme au renforcement de capacités moins tangibles. La deuxième option est de considérer que la qualité participative de la méthodologie est un indicateur indirect de l’acquisition réussie de ce type de « soft capacities » au-delà de l’échange participatif. Cette qualité peut alors être observée et analysée durant l’atelier, par exemple, par la capacité des participants à établir par eux-mêmes un plan d’action durant l’activité participative (d’Aquino, 2009 ; d’Aquino et al., 2012).
Cependant, ces hypothèses sont difficilement vérifiables tant que des études d’impact ne sont pas mises en œuvre à la suite de l’intervention participative, ce qui est malheureusement très rarement réalisable, faute de temps long et de moyens. Ainsi l’évaluation directe des progrès potentiels, réalisés au moyen d’une approche participative, de ces « soft capacities » se heurte-t-elle à deux contraintes importantes : d’une part, la nature très qualitative de ce type de capacités, de ce fait difficile à mesurer, et, d’autre part, la possibilité d’organiser un travail de terrain bien après l’intervention participative.
C’est à partir de ce constat qu’une expérience a été tentée, en 2022, au Sénégal, dans le cadre de la mise en œuvre d’une approche participative1 qui vise, justement, des effets de nature très proches des capabilités d’Amartya Sen. L’opportunité d’un retour, quelques mois après la mise en œuvre de la démarche participative, a été négociée avec les commanditaires, ce qui a permis de concevoir et de tester une grille d’analyse des effets qui s’inspire du cadre de A. Sen. La motivation de cette étude était non seulement de participer à l’amélioration des modalités d’évaluation des effets de la participation, mais aussi d’aider à mieux préciser la nature des effets recherchés selon le type de démarche participative.
Intérêt de l’approche des capabilités d’Amartya Sen pour rendre plus tangibles des capacités visées par des démarches participatives
Les éléments de base de l’approche de Sen
La théorie des capabilités a été construite pour fournir un cadre d’évaluation plus pertinent des enjeux du développement. Pour A. Sen, l’enjeu du développement est d’offrir à chaque individu les moyens d’atteindre son propre espace de bien-être (well-being), moyens qu’il définit sous le terme de capabilités. Pour Sen, les réalisations obtenues par les actions d’un individu ne peuvent être jugées qu’en fonction de ses propres valeurs et objectifs (Sen, 1999, p. 19). Une capabilité est la capacité pour une personne d’atteindre ce bien-être visé à partir des opportunités et des ressources auxquelles elle peut avoir accès (Sen, 1999, p. 30). Capacités, opportunités et ressources sont ainsi les indicateurs du niveau de développement offert à l’individu. Dans ce cadre d’évaluation, l’aspiration finale de l’individu est donc mise en exergue, les moyens pour l’atteindre (éducation, ressources financières, statut social, contexte socioculturel…) n’étant plus des indicateurs de développement en soi mais les éléments de réponse à la question fondamentale : est-ce que ces moyens permettent à une personne de poursuivre son but ultime (Robeyns, 2017) ? La théorie des capabilités met alors l’accent sur la diversité des options (cf. supra capacités, opportunités et ressources) qui lui sont fournies dans la poursuite de son bien-être.
Or, pour un individu, réussir ses visées nécessite d’être en capacité de discerner le maximum d’options possibles pour y parvenir, d’avoir les moyens d’accéder à chacune d’entre elles, et pas seulement à certaines, d’avoir les capacités de choisir celle qui est jugée la plus adéquate et in fine de pouvoir mobiliser tous les moyens pour s’y engager avec succès (Sen, 1985 ; 1999 ; 2009). Cette méta-capabilité de jugement et d’engagement est nommée « agency » par Sen, la liberté de choix entre un maximum d’options possibles étant un indicateur central de sa qualité (Sen, 2002 ; Robeyns, 2017 ; Rauschmayer et al., 2017).
Une vision des capacités qui répond aux enjeux de certaines démarches participatives d’accompagnement
Bien que le cadre d’analyse des capabilités semble proche des enjeux des approches participatives (Alkire, 2009 ; Crocker, 2009), sa mobilisation dans le domaine de la participation est encore très restreinte (Frediani et al., 2019). Sen a conçu son approche comme un cadre d’évaluation ex post des politiques de développement, l’application de la théorie des capabilités est essentiellement restée dans ce domaine (Comin et al., 2018 ; Clark et al., 2019b ; Mitra, 2022). Quelques expériences ont intégré une dimension participative, mais uniquement pour l’évaluation des effets de politiques publiques sur les capacités des participants (Pham, 2018 ; Biggeri et al., 2019 ; Hammock, 2019 ; Frediani, 2019). Pourtant, l’approche des capabilités formalise parfaitement les enjeux poursuivis par les démarches participatives qui visent le développement de capacités d’autonomie des groupes ciblés (Pelenc et al., 2015).
Le concept de méta-capabilité « agency » y est alors particulièrement pertinent : cette faculté à poursuivre les objectifs que l’on s’est fixés s’appuie sur le développement d’une capacité d’engagement et de jugement que l’individu peut réussir à développer progressivement au cours de son existence, en particulier par des interactions constructives avec la société (Alkire, 2009 ; Nebel et Nebel, 2018). Certains auteurs considèrent même que cette méta-capabilité à s’engager efficacement dans la poursuite de ses visées, individuelles ou collectives, nécessite d’acquérir une conscience de sa responsabilité à agir pour autre chose que son bien-être, une obligation vis-à-vis d’un autre, d’un groupe, d’une communauté (Ballet et al., 2014). L’« agency » apparaît ainsi comme la formalisation pertinente d’indicateurs de réussite pour des démarches participatives qui cherchent à accompagner les capacités d’autonomisation des groupes cibles.
Le cadre analytique de Sen ne fournit pas seulement un indicateur d’évaluation pour ce type de démarches, mais aussi une théorisation pertinente de leurs modes d’action. Le cadre d’analyse des capabilités amène à considérer comme possible l’évolution de tout jugement individuel ancré et figé si l’on parvient à atteindre le niveau de « rational disputation » qui permet à l’individu de développer une capabilité d’« agency » suffisamment riche et libre (Robeyns, 2017 ; Meeks, 2018). Dans la théorie des capabilités, il ne s’agit pas seulement de liberté et de pouvoir d’agir, mais aussi de liberté et de pouvoir de questionner et réévaluer les normes et valeurs dominantes (Sen, 2009 ; Shariff, 2018) : l’enjeu d’un accompagnement participatif est ainsi parfaitement circonscrit.
De plus, grâce à la description détaillée de l’« agency » que propose l’école de Sen (cf. supra), nous allons montrer qu’il est possible de traduire en termes plus tangibles, mesurables, ces « soft capacities » visées dans le cadre d’un accompagnement participatif. En effet, l’enjeu reste de mieux s’appuyer sur cette approche des capabilités dans la mise en œuvre des démarches participatives. Bien que le lien entre capabilités et participation soit avéré (Alkire, 2015 ; Clark et al., 2019b), le cadre des capabilités a été essentiellement mobilisé pour l’évaluation ex post de politiques publiques, et peu de travaux ont considéré les démarches participatives comme un moyen de le mettre en pratique.
Une expérience d’analyse des effets d’une démarche participative à partir d’une interprétation du cadre d’Amyarta Sen
L’approche TerriStories® est une démarche participative qui est utilisée depuis le début des années 2000 pour accompagner l’émergence de dynamiques collectives autonomes de gestion de territoire et de ressources naturelles. En 2022, dans le cadre d’une de ces applications de l’approche au Sénégal, le cadre de Sen a été expérimenté pour mieux identifier les capacités visées par cette démarche.
TerriStories®, une approche participative d’accompagnement aux enjeux proches des capabilités
En 1998, a été expérimentée au Sénégal une approche participative de gestion territoriale décentralisée (d’Aquino et al., 1999 ; d’Aquino, 2001) qui se focalisait sur le développement de capacités d’autonomisation des acteurs locaux à prendre en charge leur territoire, à savoir être considérés comme pleinement responsables de leur territoire, être insérés dans une dynamique continue et collective de prise de décision et enfin avoir accès à l’information sur leur milieu qui leur paraît nécessaire à leur processus d’analyse interne (d’Aquino, 2001, p. 287). Cela passe d’abord par la définition collective interne d’hypothèses politiques, incluant les choix d’éthique et de valeurs collectives, puis par des analyses techniques de la faisabilité de ces hypothèses, enfin par le choix politique parmi ces hypothèses (d’Aquino, 2001, p. 289). Le versant méthodologique de l’approche s’est appuyé dès lors sur deux principes : l’autoconception et l’endogénéité (d’Aquino et al., 2002a). Un support permettant aux participants de créer leur propre jeu sérieux, puis de l’utiliser pour imaginer et simuler leurs propres scénarios d’amélioration de la situation (régulations collectives, aménagements de l’espace, modification des pratiques, réorganisation des responsabilités de chacun…) a été conçu. Il n’y a donc pas de jeu conçu au préalable et les règles du jeu de rôles ne sont que le produit de l’analyse de situation que construisent ensemble progressivement les participants (d’Aquino et al., 2003).
Cette approche a été opérationnalisée à l’échelle d’une vaste région (d’Aquino et al., 2002b), puis finalisée et transférée à la société civile, qui l’a mise en œuvre à une échelle nationale en 2014 (d’Aquino et al., 2017), avant d’être diffusée depuis de façon autonome, sous le nom de TerriStories®, par des opérateurs de développement habilités. Ce changement d’échelle, depuis 2014, a été assuré grâce à la formation d’une petite équipe d’experts indépendants, capables non seulement de mettre en œuvre l’approche, mais aussi d’encadrer son application à grande échelle (par exemple, 96 communes couvertes par le bureau d’études Insuco au Burkina Faso). La sélection de ces experts se fait par la pratique : l’apprentissage par l’action étant considéré comme le plus efficace pour le développement de la posture participative spécifique de l’approche (cf. autoconception et endogénéité), ce sont les meilleurs animateurs locaux de programmes précédents qui deviennent progressivement experts habilités à coordonner une diffusion de l’approche.
L’analyse de ces premières dix années de diffusion à plus grande échelle souligne la difficulté à expliciter les objectifs et la posture de l’approche, le même vocabulaire participatif étant utilisé pour de multiples natures de participation. Ainsi c’est uniquement par l’exemple, c’est-à-dire soit par une participation physique aux ateliers participatifs, soit par le constat concret des résultats de sa mise en œuvre que l’approche TerriStories® éclaire sur son positionnement concernant le développement des capacités des participants. Cependant, en sous-estimant la partie non visible (autre que la séance de jeu) indispensable, à savoir l’établissement d’une stratégie minutieusement élaborée pour l’engagement du collectif visé, cette compréhension a posteriori a un effet pervers. Or, dans la perspective de cette diffusion de plus en plus large et autonome, cette démonstration essentiellement par l’exemple ne paraît pas suffisante pour la préservation de la qualité de la démarche, qui passe par une compréhension fine de ces visées par les nouvelles équipes en charge de la mettre en œuvre et leurs partenaires locaux. Élaborer un cadre conceptuel plus explicite des effets visés par l’approche, qui, par effet indirect, souligne mieux sa facette stratégique indispensable, est apparu nécessaire.
Le cadre conceptuel de Sen apparaît alors le mieux correspondre à la posture de l’approche TerriStories®, que ce soit pour la conceptualisation de capabilités en lien avec une endogénéité/autonomisation (Ibrahim, 2006), en particulier la mise en exergue de cette « agency » (cf. supra), ou pour la reconnaissance d’une dimension sociopolitique d’autonomisation des dynamiques locales (Hammock 2019 ; Ferrero et Zepeda 2019 ; Patron, 2019). Alors que les travaux récents sur l’approche des capabilités soulignent les difficultés à l’opérationnaliser (Comin et al., 2018), les approches participatives d’accompagnement du type de TerriStories® semblent pourtant y participer. Formaliser ces liens entre Sen et une certaine école de la participation permettra à la fois de mieux expliciter les effets visés par ce type d’approche participative et d’illustrer de façon plus concrète la signification opérationnelle des travaux de Sen pour l’accompagnement du développement, et non plus seulement son évaluation. L’enjeu est de construire et d’expérimenter un cadre opérationnel d’évaluation des effets d’une approche TerriStories® en s’appuyant sur la conceptualisation des capabilités, et plus particulièrement de l’« agency » opérée par l’école de Sen.
Préciser les capacités visées par TerriStories® grâce au cadre des capabilités
Amartya Sen a conceptualisé l’« agency » comme la méta-capabilité de posséder toutes les ressources, cognitives, culturelles et matérielles, permettant d’accéder à toutes les voies possibles vers l’avenir désiré. Il a défini les « facteurs de conversion » comme les moyens accessibles à l’individu pour mobiliser les ressources, matérielles et immatérielles, existantes pour s’engager dans la voie qu’il aura choisie. Les enjeux d’une approche participative d’accompagnement du type de TerriStories® peuvent ainsi être reformulés comme l’amélioration progressive de l’« agency » des groupes cibles ainsi que des « facteurs de conversion » à leur disposition.
Concernant l’« agency », l’indicateur le plus révélateur de son amplitude réside dans le nombre de voies potentielles qu’une personne est en possibilité de choisir. En reprenant les concepts de l’approche des capabilités, cela signifie que trois niveaux de capabilités ont été atteints : d’abord, l’acquisition de capacités permettant d’identifier les différentes options qui s’offrent à un individu ; ensuite, que les conditions qui lui sont fournies (par l’environnement, par sa propre capacité d’analyse, etc.) lui laissent l’opportunité et la capacité de choisir entre toutes ces options (ce que Sen nomme la liberté d’accès) ; enfin, que cet individu peut en pratique disposer de tous les moyens lui permettant de s’engager dans n’importe laquelle de ces différentes options.
L’étude de cas où le cadre de Sen a été mobilisé pour mieux identifier les effets visés par l’approche participative
En 2022, TerriStories® a été mobilisé par le programme BIODEV20302 pour accompagner, au Sénégal, acteurs locaux et entreprises dans l’établissement d’« engagements volontaires » en faveur de la biodiversité. L’objectif de ce programme est de soutenir, dans 16 pays, l’expérimentation d’approches de dialogue multi-acteurs novatrices facilitant la prise d’engagements volontaires, particulièrement par les entreprises privées, pour obtenir la réduction des pressions et/ou la restauration des écosystèmes qu’ils impactent. Un engagement volontaire est un ensemble d’actions pris par un secteur économique qui conduit à un changement positif et mesurable sur la biodiversité, incluant les pratiques à mettre en œuvre par les acteurs économiques, les mesures accompagnatrices (moyens techniques, réglementaires, financiers…) et les objectifs et résultats intermédiaires précisés dans un plan d’action.
L’intervention s’est déroulée en novembre 2022 dans la région de Thiès, où un atelier TerriStories® a été organisé dans cinq sites différents. C’est à l’occasion de cette intervention spécifique qu’a ensuite été expérimenté un cadre d’évaluation des effets de l’approche conçu en s’appuyant sur la théorie des capabilités.
Appliquer la posture TerriStories® au processus d’engagement volontaire a entraîné une évolution de l’approche initialement prévue par le commanditaire : alors que l’objectif initial était de viser spécifiquement l’engagement d’entreprises privées, l’équipe TerriStories®, dont la démarche prône et vise l’émergence de dynamiques collectives multi-acteurs, considérées plus inclusives, plus solides et plus durables, a conçu une approche produisant des « engagements croisés », où les différentes parties prenantes (différents types d’exploitants et de privés, élus locaux, services techniques, administration territoriale, ONG et associations locales) s’entendaient pour chacune à mettre en œuvre les progrès nécessaires à une réussite collective.
Suivant les principes habituels de l’approche, un support de simulation collective par le jeu a été élaboré : des rôles de joueurs distinguant les différentes parties prenantes, permettant de reconnaître et de prendre en compte la diversité des points de vue et des besoins, et un support en bois avec des éléments amovibles, permettant aux joueurs de construire leur propre représentation simplifiée du territoire comme plateau de jeu. Les sessions de jeu ont ensuite été structurées de façon à laisser les participants coconstruire leur propre représentation du territoire, ce qui constituera le futur plateau de jeu sérieux, et à les amener à façonner eux-mêmes une stratégie collective détaillée pour obtenir à la suite de l’atelier la mise en application de leurs décisions. À la différence d’autres jeux sérieux, TerriStories® ne fonctionne pas avec des scénarios de simulation préconstruits proposés aux participants, la posture de la méthode étant de contraindre le moins possible l’expression et les idées des participants. Ainsi, à la place de scénarios construits, une fois que les participants ont commencé à « jouer » leurs pratiques habituelles, sont introduits des « événements » imprévus (sous forme de carte ou, le plus souvent, via un acteur, animateur ou participant, à qui il est demandé de jouer un nouveau rôle) qui les amènent à imaginer et simuler in vivo des stratégies pour les maîtriser.
Ces simulations collectives improvisées sont une phase essentielle, qui soutient l’émergence d’une dynamique collective qui doit perdurer après l’atelier. Les participants prennent les rôles des différents acteurs clés nécessaires à la mise en œuvre effective des décisions qu’ils ont prises durant la phase précédente, ils improvisent les dialogues, concertations, comportements, qui peuvent potentiellement advenir lors de leur tentative future de mise en œuvre de leurs décisions. Les animateurs peuvent intervenir (par l’introduction de nouveaux événements et rôles) pour introduire des contraintes et difficultés qui sont sous-estimées par les participants dans la simulation improvisée. Cette dernière phase aboutit ainsi à ce que les participants définissent précisément entre eux la stratégie collective et opérationnelle qu’ils souhaitent pour obtenir la mise en application de leurs décisions. Dans le cas spécifique de l’étude de cas, l’enjeu ayant émergé pour les participants a été de définir une stratégie collective efficace pour parvenir à impliquer les grandes entreprises privées et les pouvoirs publics dans des engagements volontaires croisés.
Les sessions de jeu sérieux ont ainsi permis aux acteurs rassemblés de façonner, puis de détailler ensemble des engagements volontaires très précis, que ce soit sur les actions ou sur la répartition des responsabilités pour les atteindre. Ils ont de plus permis de lancer une dynamique interne et collective entre les acteurs rassemblés, qui ont prévu de poursuivre ensemble les engagements de façon autonome, que ce soit pour :
i) suivre la mise en œuvre des engagements ;
ii) obtenir de nouveaux engagements, auprès d’acteurs encore non suffisamment mobilisés à leurs yeux (certaines grandes entreprises, les administrations régionales et centrales, les médias…).
Ce dernier point est l’un des enjeux prioritaires de TerriStories® : faciliter l’émergence d’une capacité autonome qui continuera à s’exprimer au-delà de l’intervention ponctuelle.Le résultat des sessions de jeu est donc triple : la formalisation détaillée d’engagements croisés impliquant les différentes parties prenantes présentes, au-delà des seuls privés (Fig. 1) ; l’identification de la stratégie collective qui leur paraissait la plus efficace pour obtenir l’implication des grandes entreprises privées et pouvoirs publics dans des engagements croisés ; l’émergence d’une dynamique multi-acteurs pour l’enrichissement progressif de ces engagements locaux. Dix-sept engagements volontaires croisés ont été pris par 14 institutions représentantes des petits exploitants agricoles et de la pêche3.
![]() |
Fig. 1 Exemple de formulation d’engagement volontaire croisé résultat d’un atelier TerriStories/BIODEV2030 (source : BIODEV2030, 2022). |
Méthodologie de l’évaluation
C’est sur cette étude de cas qu’a été ensuite expérimenté un cadre d’évaluation des capacités transférées. Les impacts visés par l’approche TerriStories® sont très spécifiques. L’objectif n’est pas de parvenir de façon ponctuelle à une analyse, une action ou une décision collectives. L’enjeu est de faire émerger une dynamique collective et autonome, capable de produire, seule et de façon permanente, les analyses, actions et décisions collectives qui lui seront utiles. Une évaluation des effets visés aura donc comme objet d’évaluer l’amélioration des capacités individuelles et collectives qui permettra aux individus et groupes considérés de développer seuls et de façon permanente les analyses, actions et décisions collectives qui leur seront utiles.
Traduit selon le cadre de Sen, cela donne trois progrès en capabilités, dont il s’agit de construire un protocole d’évaluation :
Accroître le nombre de voies et de stratégies imaginées par les participants pour réussir à mettre en œuvre les objectifs qu’ils se sont fixés ;
Améliorer leurs capacités de jugement, individuel et collectif, pour identifier les voies les plus pertinentes ;
Améliorer leurs capacités à mobiliser des ressources, matérielles et immatérielles, pour parvenir à leurs fins (« conversion factors »).
Cependant, évaluer l’impact de la démarche exige de laisser un laps de temps suffisant entre la mise en œuvre de l’approche et l’évaluation, de façon que l’on puisse juger de la permanence des capacités développées. La formule idéale est de réaliser plusieurs temps d’évaluation, à trois mois (identification des incidences), six mois et douze mois, voire au-delà pour les véritables impacts4. Dans le cadre de cette expérimentation, en fonction des moyens financiers disponibles, il n’a été possible d’effectuer l’évaluation que trois mois après la fin de l’intervention. C’est pourquoi nous utiliserons le terme d’incidence (outcomes) plutôt que d’impact.
Les données ont été récoltées via des enquêtes qualitatives individuelles auprès de participants aux ateliers. Les moyens dégagés n’ont pas permis une enquête exhaustive de tous les participants à tous les ateliers, étant donné la difficulté à les retrouver et à les contacter avec les moyens et le temps disponibles. Vingt-neuf participants ont pu être in fine enquêtés, ce qui représente environ 20 % du collectif engagé. Les enquêtes duraient en moyenne 1h 30.
Le traitement et le codage des entretiens ont été réalisés suivant la méthode interprétative d’évaluation participative. Pour le codage, une grille de lecture se focalisant sur les indicateurs d’une progression de l’« agency » et de la capacité à mobiliser des facteurs de conversion a été élaborée, distinguant cinq étapes de progression des capacités visées :
Connaissances : déclaration d’acquisition de nouvelles informations (en particulier sur les dynamiques écologiques et environnementales), en excluant celles concernant les modalités potentielles d’engagement (cf. infra les capacités stratégiques) pour améliorer cette situation ;
Mise en relation : déclaration de nouvelle mise en relation avec des parties prenantes durant les ateliers (si, après les ateliers, il s’agit d’un engagement volontaire : cf. infra réalisation stratégique) ;
Capacité stratégique : déclaration de perception accrue (analyse) des voies d’engagement considérées comme pertinentes pour résoudre un problème (une meilleure vision de ce que l’interviewé ou d’autres peuvent faire) ;
Projection stratégique : déclaration de décision d’engagement (personnel) dans une voie d’engagement considérée comme pertinente pour la résolution d’un problème ;
Réalisation stratégique : déclaration d’action (volontaire, avec engagement personnel) engagée dans une voie considérée comme pertinente pour la résolution d’un problème.
Cette classification reprend la posture TerriStories® de développement progressif des capabilités, sous forme d’un lien incrémental potentiel entre capabilités : durant les ateliers, on peut acquérir de nouvelles connaissances (« Connaissances ») et entrer en relation avec de nouveaux acteurs (« Mise en relation »), on peut prendre conscience de nouvelles formes et voies possibles d’engagement (« Capacité stratégique ») et, de là, construire une stratégie opérationnelle d’engagement (« Projection Stratégique ») et la mettre en œuvre (« Réalisation stratégique »). Concernant les actions déclarées entreprises par les enquêtés, un travail de vérification a ensuite été mené pour confirmer leur effectivité.
Résultats
Il est attendu que les capacités d’engagement soient les plus améliorées (plus que l’amélioration des connaissances ou la mise en relation), dans la mesure où l’enjeu de TerriStorries® porte sur ces capacités. Cependant, l’évaluation ne s’effectuant que trois mois après la mise en œuvre, il était attendu des progrès plutôt sur les Capacités stratégiques et de Projection stratégique, que sur la mise en œuvre d’actions retenues par les parties prenantes (Réalisations stratégiques), car cela prend plus de temps à se développer.
C’est pourtant déjà les réalisations stratégiques issues des ateliers (Fig. 2 et 3) qui sont les plus présentes, les ateliers ayant très rapidement entraîné des actions autonomes et collectives (cf. exemples ci-dessus de réalisations stratégiques) [Tab. 1].
Les 29 entretiens ont produit un total de 229 déclarations, classées selon les 5 catégories de capacités. Exprimées en pourcentage, les deux catégories qui comptabilisent le plus de déclarations sont Réalisations stratégiques (33,33 %) et Projections stratégiques (25,25 %).
De plus, non seulement beaucoup de participants ont mis en œuvre de façon opérationnelle de nouvelles capacités dès trois mois après les ateliers, mais ils expriment la réalisation d’un bond qualitatif important après ces quelques ateliers. Tous les participants ont au moins validé une capacité, la majorité (76 %) affirmant avoir franchi au moins 4 paliers de capacités au cours de l’accompagnement (Fig. 3). 14 % des participants ont franchi tous les paliers (Fig. 4).
Vingt-trois des 29 enquêtés ont cité au moins une fois une déclaration en lien avec les connaissances, suivi de près par Réalisations stratégiques (22 sur 29) (Fig. 5).
Ces résultats valident l’usage du cadre conceptuel de Sen pour l’explicitation et l’évaluation des effets d’une démarche participative d’accompagnement de type TerriStories®. La méthode d’évaluation qualitative s’inspirant de ce cadre apparaît suffisamment opérationnelle pour être appliquée dans des contextes de terrain diversifiés, en proposant un protocole léger qui pourrait facilement être intégré dans une intervention, sous réserve que des moyens soient prévus pour sa mise en œuvre, quelque temps après la fin de l’intervention à évaluer. En appliquant un processus de codage qualitatif rigoureux, gardant trace des codages ouvert, axial et sélectif des déclarations, elle propose une première grille objectivée des effets induits.
L’évaluation concerne effectivement les effets induits et non les impacts, l’observation n’ayant eu lieu que trois mois après l’application de la démarche. Elle atteste cependant du transfert de capacités s’exprimant de façon totalement autonome après l’intervention, sans présence d’un accompagnement.
Une amélioration notable à introduire est d’intégrer une évaluation ex ante comparable, bien que cela soit difficile à mettre en œuvre en pratique, les futurs participants de ce type d’atelier étant rarement identifiés formellement avant la séance, et méthodologiquement délicat, les interroger juste avant l’ouverture de l’atelier pouvant influencer leurs comportements durant l’atelier (car sensibilisés aux enjeux de capacitation visés). L’introduction, dans le protocole, d’une plus grande finesse dans les capabilités à évaluer pourrait aussi être expérimentée (par exemple, l’estimation du degré de liberté des choix, effet d’un participant sur l’accroissement des capabilités d’un autre, mieux distinguer les effets sur les non-participants, etc.), bien que l’enjeu soit de préserver un caractère léger, donc facilement intégrable, du protocole. Enfin, le cadre d’évaluation pourrait être utilisé en lui-même comme étape suivante d’un accompagnement participatif, tel que proposé par la méthode Participatory-Monitoring-Evaluation-Learning (Agrinatura et FAO, 2020).
![]() |
Fig. 2 Pourcentage des déclarations réparties selon les 5 capacités retenues. |
![]() |
Fig. 3 Fréquence des capacités obtenues les plus déclarées par les enquêté. |
Exemple de codage axial puis sélectif des données qualitatives de l’enquête.
![]() |
Fig. 4 Nombre de capacités différentes atteintes par les participants selon leurs déclarations. |
![]() |
Fig. 5 Répartition des capacités atteintes selon les déclarations des participants. |
Discussion
Viser les capabilités, une approche stratégique de la participation
Le cadre conceptuel de Sen souligne indirectement que la participation s’exprime toujours au sein d’un contexte sociopolitique à prendre explicitement en compte, y compris dans son instrumentalisation possible de la participation (Ibrahim et Alkire 2007 ; Trommlerová et al., 2015 ; Hammock, 2019). Reconnaître l’importance du contexte sociopolitique lorsque l’on conçoit une approche participative visant l’amélioration des capabilités induit de s’engager dans une approche stratégique de la participation, en quelque sorte une stratégie d’ingénierie sociale, même si cette expression est souvent mal considérée en sciences sociales.
Qui peut piloter la future dynamique collective, et espérer qu’elle produise les effets escomptés ? Comment présenter et organiser l’intervention pour favoriser le leadership de ces acteurs-là ? Qui doit-on tenter de rassembler aux ateliers pour y parvenir ? Quels enjeux locaux sont suffisamment forts et partagés pour entraîner l’implication du plus grand nombre ? Plutôt que d’imaginer, fort présomptueusement, créer des dynamiques collectives pérennes ex nihilo, comment repérer les capabilités et les dynamiques existantes ? Comment fournir de façon pertinente un support d’accompagnement leur permettant de franchir un seuil qualitatif (cf. supra résultats de l’évaluation) ? Une approche stratégique de la participation reconnaît ces questionnements comme une partie de la problématique qu’elle doit traiter, TerriStories n’y faisant pas exception (d’Aquino, 2002 ; 2009), un cadre spécifique pour l’explicitation de cette stratégie, le « Rainbow framework », ayant été expérimenté dès 2006 (d’Aquino et Papazian, 2014).
On touche ici à l’ambiguïté fondamentale de ce positionnement, entre endogénéité et autonomie, d’un côté, et ingénierie sociale poursuivant par essence un certain but, de l’autre : renforcer les capabilités d’un groupe désavantagé n’est-il pas l’inverse du fait de soutenir l’autonomie d’une dynamique locale et de ses principes sociaux, alors que l’essence même de l’approche de Sen est de respecter la définition par les acteurs mêmes de ce qu’ils considèrent comme le bien-être à poursuivre, perception qui peut être le résultat normé et borné (prosélytisme, soumission consentie, etc.) par leur contexte social (Warner, 2018 ; Unterlhalter, 2019 ; Frediani et al., 2019) ? Cette tension éthique est ainsi intrinsèque à une approche stratégique de la participation et doit y être traitée de façon rigoureuse, étant donné son caractère sensible. Devant être considérée comme un élément explicite de la problématique à traiter, elle exige à chaque intervention de clarifier un positionnement, soigneusement mesuré et formalisé, en fonction du contexte (d’Aquino 2009 ; d’Aquino et Papazian, 2014). On retrouve ici toute l’utilité du cadre conceptuel de Sen pour renforcer cette explicitation (Clark et al., 2019a).
Capabilités individuelles vs capabilités collectives
Bien que les capabilités se réfèrent en premier lieu à l’individu, beaucoup ont appliqué ce cadre aux capacités collectives, sous différentes appellations : capabilités collectives, capabilités de groupe, capabilités relationnelles, capacités sociales... (Evans, 2002 ; Ibrahim, 2006 ; Davis, 2015 ; Robeyns, 2017 ; Rosignoli, 2018). Les capabilités collectives sont définies comme celles exercées par un groupe, ou plus généralement un sujet collectif, qui, selon les auteurs, agit en vue de sécuriser une capabilité pour les membres de ce groupe ou pour réaliser une capabilité qui ne peut l’être par des individus pris séparément.
La méthodologie d’évaluation de TerriStories, qui a été mise en œuvre au Sénégal, a cherché à estimer les évolutions des capabilités des individus. Cependant, la plupart des progrès repérés chez ces individus concerne des actions collectives qu’ils ont engagées. L’action collective est reconnue dans l’approche par les capabilités comme un moyen, certes pas unique, d’acquérir les fameux facteurs environnementaux et sociaux de conversion permettant de mobiliser les ressources nécessaires à l’engagement vers le but visé (Pelenc et al., 2015 ; Rauschmayer et al., 2017). L’action collective résulte-t-elle de l’amélioration de capabilités individuelles à la mener ou de l’émergence de nouvelles capabilités collectives spécifiques irréductibles à celles, individuelles, des membres de l’action (Miller, 2018) ?
Sans trancher ce débat sur l’existence ou non de capabilités de nature intrinsèquement collectives, les progrès de capabilités individuelles le plus marquants repérés dans l’étude de cas présentée ici concernent in fine des avancées collectives. On y voit ainsi se dessiner cette « agency collective », par le développement progressif de capabilités pour l’analyse des problèmes, l’identification de solutions, la mobilisation des ressources nécessaires et la mise en œuvre des actions pour obtenir des changements sociaux (Ballet et al., 2014 ; Biggeri et al., 2019). Cependant, il y a encore peu d’études empiriques analysant comment cette « agency collective » est générée par un groupe d’individus (Pelenc et al., 2015). Ici, nous l’avons simplement constaté, comme nous avons constaté l’intérêt des démarches d’accompagnement participatif du type de TerriStories® pour faciliter leur développement.
Ainsi, dans le domaine des démarches participatives, plus on précisera les effets recherchés et mesurables, plus on clarifiera rigoureusement les hypothèses et les visées distinctes des différentes approches (d’Aquino, 2007). La proposition de cadres opérationnels d’évaluation adaptés à la nature des enjeux poursuivis par chaque approche pourrait alors être considérée aujourd’hui comme partie intégrante, et spécifique, de la recherche. Reformuler les enjeux d’une démarche d’accompagnement participatif dans le cadre d’Amartya Sen a permis de clarifier les hypothèses comme les effets visés par ce type de démarche (Barnaud et al., 2016 ; d’Aquino et Richebourg 2015 ; d’Aquino et al., 2012).
Références
- Agrinatura et FAO (Food and Agriculture Organisation), 2020. Suivi, évaluation et apprentissage − Concepts, principes et outils, Agrinatura, Paris et FAO, Rome, https://agritrop.cirad.fr/596191/1/ca4755fr.pdf. [Google Scholar]
- Alkire S., 2009. Using the capability approach: prospective and evaluative perspectives, in Comin F., Qizilbash M., Alkire S. (Eds), The capability approach: concepts, measures and applications, Cambridge, Cambridge University Press, 26-50. [Google Scholar]
- Alkire S., 2015. Capability approach and well-being measurement for public policy, OPHI Working Papers 94, University of Oxford. [Google Scholar]
- Ballet J., Bazin D., Dubois J.-L., Mahieu F.-R., 2014. Freedom, responsibility and economics of the person, London/New York, Routledge. [Google Scholar]
- Barnaud C., d’Aquino P., Daré W., Mathevet R., 2016. Dispositifs participatifs et asymétries de pouvoir : expliciter et interroger les positionnements, Participations, 16, 3, 137-166. [Google Scholar]
- Biggeri M., Arciprete C., Karkara R., 2019. Children and youth participation in decision-making and research processes, in Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A. (Eds), The capability approach, empowerment and participation. Concepts, methods and applications, London, Palgrave Macmillan, 193-221. [Google Scholar]
- BIODEV2030, 2022. Quatorze représentants des secteurs agricoles et de la pêche sénégalais s’engagent pour protéger la biodiversité, https://www.biodev2030.org/wp-content/uploads/2023/01/Senegal-Engagements-volontaires-des-secteurs-agricoles-et-de-la-peche-Senegalais_301122.pdf. [Google Scholar]
- Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A, 2019a. Participation, empowerment and capabilities: key lessons and future challenges, in Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A. (Eds), The capability approach, empowerment and participation. Concepts, methods and applications, London, Palgrave Macmillan, 385-402. [Google Scholar]
- Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A. (Eds), 2019b. The capability approach, empowerment and participation. Concepts, methods and applications, London, Palgrave Macmillan. [Google Scholar]
- Comin F., Fennell S., Anand P.B. (Eds), 2018. New frontiers of the capability approach, Cambridge University Press. [Google Scholar]
- Crocker D., 2009. Ethics of global development: agency, capability and deliberative democracy, Cambridge, Cambridge University Press. [Google Scholar]
- d’Aquino P., 2001. Ni planification locale, ni aménagement du territoire : pour une nouvelle approche de la planification territoriale, Géographie, Économie, Société, 3, 2, 279-299. [Google Scholar]
- d’Aquino P., 2002. Le pouvoir plutôt que la participation. Les principes d’une nouvelle approche de la planification territoriale décentralisée, Géographie, Économie, Société, 4, 1, 57-68, https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S1295926X02000059. [Google Scholar]
- d’Aquino P., 2007. Empowerment and participation: how could the wide range of social effects of participatory approaches be better elicited and compared?, The Icfai Journal of Knowledge Management, 5, 6, 76-87. [Google Scholar]
- d’Aquino P., 2009. La participation comme élément d’une stratégie globale d’intervention : l’approche « gestion autonome progressive », Cahiers Agriculture, 18, 5, 433-440, https://doi.org/10.1684/agr.2009.0330. [Google Scholar]
- d’Aquino P., Richebourg C., 2015. Participation : le paradoxe d’un dialogue à l’autre, in GIS Démocratie et Participation, Actes du colloque Chercheur.e.s et acteur.e.s de la participation : liaisons dangereuses et relations fructueuses, 29-30 janvier, Saint-Denis, www.participation-et-democratie.fr/actes-du-colloque-2015-0. [Google Scholar]
- d’Aquino P., Papazian H., 2014. An inclusionary strategy reaching empowering outcomes ten years after a two-year participatory land uses management, Environmental Management and Sustainable Development, 3, 2, https://doi.org/10.5296/emsd.v3i2.6595. [Google Scholar]
- d’Aquino P., Le Page C., Bousquet F., Bah A., 2002a. A novel mediating participatory modeling: the self-design process to accompany collective decision-making, International Journal of Agricultural Resources, Governance and Ecology, 2, 1, 59-74, https://doi.org/10.1504/IJARGE.2002.000022. [Google Scholar]
- d’Aquino P., Seck S.M., Camara S., 2002b. L’acteur local avant l’expert : vers des systèmes d’information territoriaux endogènes. Une expérience au Sénégal, Natures, Sciences, Sociétés, 10, 4, 20-30, https://doi.org/10.1051/nss/20021004020. [Google Scholar]
- d’Aquino P., Le Page C., Bousquet F., Bah A., 2003. Using self-designed role-playing games and a multi-agent system to empower a local decision-making process for land use management: The SelfCormas experiment in Senegal, Journal of Artificial Societies and Social Simulation, 6, 3, http://jasss.soc.surrey.ac.uk/6/3/5.html. [Google Scholar]
- d’Aquino P., Seck S.M., Bélières J.-F., Sarr M., 1999. Irrigation et développement régional : dix ans d’actions sur le fleuve Sénégal pour une planification régionale décentralisée, Les Cahiers de la Recherche Développement, 45, 77-84, https://revues.cirad.fr/index.php/crd/article/view/36738/36430. [Google Scholar]
- d’Aquino P., Bah A., Aubert S., 2012. L’approche participative, incrémentale et itérative en modélisation : un changement profond de cadre méthodologique. Exemple d’une modélisation multiniveau pour l’élaboration de politiques foncières au Sahel, Revue Internationale de Géomatique, 22, 1, 77-101. [Google Scholar]
- d’Aquino P., Ba A., Bourgoin J., Cefai D., Richebourg C., Hopsort S., Pascutto T., 2017. Du savoir local au pouvoir central : un processus participatif sur la réforme foncière au Sénégal, Natures, Sciences, Sociétés, 25, 4, 360-369, https://doi.org/10.1051/nss/2018001. [Google Scholar]
- Davis J.B., 2015. Agency and the process aspect of capability development: individual capabilities, collective capabilities, and collective intentions, Filosofía de la Economía, 4, 1, 5-24. [Google Scholar]
- Evans P., 2002. Collective capabilities, culture, and Amartya Sen’s development as freedom, Studies in Comparative International Development, 37, 54-60, https://doi.org/10.1007/BF02686261. [Google Scholar]
- Ferrero G., Zepeda C., 2019. Planning and managing for human development: what contribution can the capability approach make?, in Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A. (Eds), The capability approach, empowerment and participation. Concepts, methods and applications, London, Palgrave Macmillan, 311-338. [Google Scholar]
- Frediani A.A., 2019. Participatory research methods and the capability approach: researching the housing dimensions of squatter upgrading initiatives, in Salvador da Bahia, Brazil, in Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A. (Eds), The capability approach, empowerment and participation. Concepts, methods and applications, London, Palgrave Macmillan, 261-288. [Google Scholar]
- Frediani A.A., Clark D.A., Biggeri M., 2019. Human development and the capability approach: the role of empowerment and participation, in Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A. (Eds), The capability approach, empowerment and participation. Concepts, methods and applications, London, Palgrave Macmillan, 3-36. [Google Scholar]
- Hammock J., 2019. The practice of participation and the capability approach, in Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A. (Eds), The capability approach, empowerment and participation. Concepts, methods and applications, London, Palgrave Macmillan, 38-54. [Google Scholar]
- Ibrahim S., 2006. From individual to collective capabilities: the capability approach as a conceptual framework for self-help, Journal of Human Development, 7, 3, 397-416, https://doi.org/10.1080/14649880600815982. [Google Scholar]
- Ibrahim S., Alkire S., 2007. Agency and empowerment: a proposal for internationally comparable indicators, Oxford Development Studies, 35, 4, 379-403, https://doi.org/10.1080/13600810701701897. [Google Scholar]
- Meeks G., 2018. On Sen on the capability of capabilities, in Comin F., Fennell S., Anand P. (Eds), New frontiers of the capability approach, Cambridge, Cambridge University Press, 12-52. [Google Scholar]
- Miller J.P., 2018. On epistemic diversity, ontologies and assumptions in capability approaches, in Comin F., Fennell S., Anand P. (Eds), New frontiers of the capability approach, Cambridge, Cambridge University Press, 139-152. [Google Scholar]
- Mitra S., 2022. A real options approach to measuring freedom in Sen’s capabilities approach. International Journal of Sustainable Economy, 14, 1, 98-110, https://doi.org/10.1504/IJSE.2022.119716. [Google Scholar]
- Nebel M., Nebel T.H.R, 2018. Measuring the meta-capability of agency: a theoretical basis for creating a responsibility indicator, in Comin F., Fennell S., Anand P. (Eds.), New frontiers the of capability approach, Cambridge, Cambridge University Press, 82-115. [Google Scholar]
- Patron P., 2019. Power and deliberative participation in Sen’s capability approach, in Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A. (Eds), The capability approach, empowerment and participation. Concepts, methods and applications, London, Palgrave Macmillan, 55-74. [Google Scholar]
- Pham T., 2018. The capability approach and evaluation of community-driven development programs, Journal of Human Development and Capabilities, 19, 2, 166-180, https://doi.org/10.1080/19452829.2017.1412407. [Google Scholar]
- Pelenc J., Bazile D., Ceruti C., 2015. Collective capability and collective agency for sustainability: a case study, Ecological Economics, 118, 226-239, https://doi.org/10.1016/j.ecolecon.2015.07.001. [Google Scholar]
- Robeyns I., 2017. Wellbeing, freedom and social justice. The capability approach re-examinated, Open book Publisher, https://doi.org/10.11647/OBP.0130. [Google Scholar]
- Rauschmayer F., Polzin C., Mock M., Omann I., 2017. Examining collective action through the capability approach: the example of community currencies, Journal of Human Development and Capabilities, 345-364, https://doi.org/10.1080/19452829.2017.1415870. [Google Scholar]
- Rosignoli F., 2018. Categorizing collective capabilities, The Open Journal of Socio-Political Studies, 11, 3, 813-837. [Google Scholar]
- Sen A., 1985. Well-being, agency and freedom: the Dewey lectures 1984, Journal of Philosophy, 82, 169-221, https://www.jstor.org/stable/2026184. [Google Scholar]
- Sen A., 1999. Development as freedom, Oxford, Oxford University Press. [Google Scholar]
- Sen A., 2002. Response to commentaries, Studies in Comparative International Development, 37, 2, 78-86, https://link.springer.com/article/10.1007/BF02686264. [Google Scholar]
- Sen A., 2009. The idea of justice, London, Allen Lane. [Google Scholar]
- Shariff R., 2018. Collective agency capability: how capabilities can emerge in a social moment, in Comin F., Fennell S., Anand P. (Eds), New frontiers of the capability approach, Cambridge, Cambridge University Press, 153-176. [Google Scholar]
- Trommlerová S., Klasen S., Lessmann O., 2015. Determinants of empowerment in a capability-based poverty approach: evidence from The Gambia, World Development, 66, 1-15, https://doi.org/10.1016/j.worlddev.2014.07.008. [Google Scholar]
- Unterlhalter E., 2019. Balancing pessimism of the intellect and optimism of the will: some reflections on the capability approach, gender, empowerment, and education, in Clark D.A., Biggeri M., Frediani A.A. (Eds), The capability approach, empowerment and participation. Concepts, methods and applications, London, Palgrave Macmillan, 75-100. [Google Scholar]
- Warner J., 2018. Capacities and the common goods, in Comin F., Fennell S., Anand P. (Eds), New frontiers of the capability approach, Cambridge, Cambridge University Press, 53-81. [Google Scholar]
Voir www.terristories.org.
Projet BIODEV2030 financé par l’Agence française de développement (AFD), coordonné par Expertise France et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), et mise en œuvre par un consortium LEAF, Spinoff ETH Zurich et le Cirad.
Réalisée dans le cadre de la première intervention à l’origine de TerriStories entre 1998 et 2000, l’Opération Plan d’occupation et d’affectation des sols (Poas) [d’Aquino et Papazian, 2014].
Citation de l’article : d’Aquino P., Ba M., Dray A., Ba A., 2025. Application de la théorie des capabilités d’Amartya Sen aux approches participatives d’accompagnement. Exemple de la démarche TerriStories®. Nat. Sci. Soc., https://doi.org/10.1051/nss/2026010
Liste des tableaux
Liste des figures
![]() |
Fig. 1 Exemple de formulation d’engagement volontaire croisé résultat d’un atelier TerriStories/BIODEV2030 (source : BIODEV2030, 2022). |
| Dans le texte | |
![]() |
Fig. 2 Pourcentage des déclarations réparties selon les 5 capacités retenues. |
| Dans le texte | |
![]() |
Fig. 3 Fréquence des capacités obtenues les plus déclarées par les enquêté. |
| Dans le texte | |
![]() |
Fig. 4 Nombre de capacités différentes atteintes par les participants selon leurs déclarations. |
| Dans le texte | |
![]() |
Fig. 5 Répartition des capacités atteintes selon les déclarations des participants. |
| Dans le texte | |
Current usage metrics show cumulative count of Article Views (full-text article views including HTML views, PDF and ePub downloads, according to the available data) and Abstracts Views on Vision4Press platform.
Data correspond to usage on the plateform after 2015. The current usage metrics is available 48-96 hours after online publication and is updated daily on week days.
Initial download of the metrics may take a while.





