Open Access
Editorial
Issue
Nat. Sci. Soc.
Volume 30, Number 1, Janvier/Mars 2022
Page(s) 1 - 2
DOI https://doi.org/10.1051/nss/2022025
Published online 05 August 2022

Régulièrement, le comité de rédaction de Natures Sciences Sociétés s’interroge sur la place de la revue dans le paysage éditorial scientifique et sur la pertinence de ses objets et de son projet dans un contexte scientifique et sociétal en constante évolution. NSS aura 30 ans l’année prochaine et il nous a paru pertinent d’engager une réflexion sur les enjeux auxquels elle doit faire face pour maintenir son rôle, son attractivité et sa qualité pour sa quatrième décennie.

La revue NSS a été à l’origine créée par un collectif de chercheurs de différentes disciplines et institutions ayant forgé leurs pratiques de recherche interdisciplinaires lors des années 1970 dans le cadre des programmes de la DGRST (Délégation générale à la recherche scientifique et technique) sur les questions relatives à l’environnement et au monde rural, puis, dans les années 1980 et 1990, dans le cadre du Piren (Programme interdisciplinaire de recherches sur l’environnement) du CNRS et du département Systèmes agraires et développement (Sad) de l’Inra. L’ouvrage Sciences de la nature, sciences de la société. Les passeurs de frontières 1 en présente le bilan et les pistes de réflexion. Natures Sciences Sociétés, revue de l’association NSS-Dialogues (NSS-D) créée en 1991 et portée à l’origine par le même collectif, a pris le relais dès 1993 afin d’offrir un lieu pérenne de publication d’articles et de textes de débats interdisciplinaires, à un moment où les questions dites d’environnement commençaient à irriguer nos sociétés et où il était apparu essentiel d’y intéresser l’ensemble des disciplines scientifiques, au-delà de celles dites « de la nature ». La vie de la revue a ensuite été marquée par des renouvellements (maisons d’édition, rédaction en chef, membres des comités, présidence et CA de l’association…) et un remaniement des rubriques qui éclairent l’évolution des « interdisciplinarités » dont elle a rendu compte, participant en cela au travail d’autres communautés scientifiques, dans un contexte changeant de la politique scientifique et des discours institutionnels.

À l’issue d’un colloque organisé à Cerisy-la-Salle en 2013, une réflexion collective a été conduite sur les vingt premières années de la revue débouchant sur un ouvrage2. On y prenait acte du mouvement, en France comme à l’étranger, traversant les communautés scientifiques, pour investir des « démarches de recherche permettant de surmonter l’absence de continuité dans les savoirs. Elles ont ainsi proposé des conceptions et des approches diverses afin de suspendre cette discontinuité entre les disciplines, soit à partir des notions d’inter ou de transdisciplinarité soit à partir de démarches systémiques ou en s’appuyant sur des cadres conceptuels au-delà des disciplines ». Ce succès de la démarche interdisciplinaire, là où 20 ans plus tôt, elle procédait d’une interrogation radicale de la division disciplinaire, était toutefois interpellé en ce qu’il pouvait « masqu[er] une insuffisante réflexion sur le “discours de la méthode” nécessaire pour lui donner ses assises, sur sa portée heuristique et sur les fondements des différences dans sa mise en œuvre conceptuelle et pratique ».

Ce questionnement a été repris dès 2015 dans un éditorial de la rédaction en chef3 appelant à adapter le projet éditorial de la revue à une situation dans laquelle l’interdisciplinarité était prônée par la plupart des établissements et agences de programmation pour résoudre les grandes questions de société posées à la recherche. Cette sorte de banalisation de l’interdisciplinarité semblait ignorer que celle-ci ne va pas de soi et ne se décrète pas par le haut mais se pratique sur le terrain par des chercheurs qui en ont manifesté l’envie et sont prêts à en affronter les difficultés. Tout particulièrement quand celles-ci procèdent non pas seulement de collaborations entre disciplines proches, historiquement séparées par des évolutions conceptuelles ou technologiques, mais du rapprochement entre sciences humaines et sociales et sciences de la nature et de l’ingénieur, qualifié d’« interdisciplinarité élargie »… Il faut consentir à l’interdisciplinarité.

Ce moment réflexif a été traduit dans l’énoncé d’un nouveau projet éditorial figurant dans l’ours de la revue : « C’est en s’éloignant de points de vue strictement disciplinaires que Natures Sciences Sociétés interroge les “évidences” qui parcourent les démarches de recherche sur les questions environnementales, du développement durable à la résilience, de la gouvernance à l’approche écosystémique…, afin de partager une intelligibilité critique des rapports contemporains entre sciences et sociétés ». En effet, il s’agissait bien de prendre acte de la manière dont les questions environnementales au sens large, entre natures et sociétés, avaient considérablement évolué en vingt-cinq ans, et que la recherche ne pouvait plus les appréhender comme auparavant, quand il s’agissait d’intéresser les sciences humaines et sociales à ces étranges objets de nature qui résistaient, voire se révoltaient, face aux actions des hommes…

Un nouvel enjeu s’est présenté ces dernières années, avec cette fois, d’une part, l’évolution des pratiques de l’édition scientifique et la montée en puissance du numérique, et de l’autre, l’interrogation montante sur la diversité des formes d’élaboration des savoirs sur les objets de nature, portés et défendus par des mouvements sociaux de plus en plus nombreux, ainsi que cela a été pointé dans un éditorial de 2018 questionnant l’originalité de la revue dans ce nouveau contexte sociétal et technologique4. C’est dans cette continuité qu’ont été lancés quatre groupes de réflexion sur les enjeux de la revue : diversité des régimes de production de connaissances, constitution et institutionnalisation hors de France de nouvelles communautés épistémiques sur ces questions (Resilience Alliance, Ecological Economics, Political Ecology…), actualisation des discours des organismes et agences de recherche, et formation (NSS-D ayant organisé des sessions de formation à la pratique de l’interdisciplinarité). Ces travaux se sont déroulés au cours de ces deux dernières années, freinés par les restrictions sanitaires peu propices à la réflexion collective. Leurs productions ont été présentées et discutées à l’occasion d’un séminaire conjoint entre le comité de rédaction et l’association NSS-D en octobre 2021, dont les réflexions ont ensuite été débattues lors des réunions du comité de rédaction de janvier et avril 2022. Quatre chantiers ont ainsi été identifiés afin d’émettre des propositions à mettre en œuvre dès 2023 pour la quatrième décennie de la revue.

Le premier s’interroge sur le sens de l’interdisciplinarité aujourd’hui et sur le rôle que peut avoir NSS comme revue de référence dans le domaine. Approfondir la question pour davantage contribuer à l’élaboration d’une culture commune des pratiques interdisciplinaires ? Actualiser la manière dont elle se pose en prenant en compte des cadres conceptuels portés par certains de nos organismes fondateurs, comme les « sciences de la durabilité » ? Dépasser les modes de combinatoires entre disciplines, proches ou éloignées, en se démarquant des enjeux de langages disciplinaires, des risques d’instrumentalisation des uns par les autres, pour construire un nouvel espace au-delà des disciplines, fondé sur un commun que nombre d’entre nous ont déjà expérimenté, et apprécié, en collaborant avec des collègues d’autres origines disciplinaires ? Et même, faut-il se dire qu’aujourd’hui, la question n’est plus celle des relations entre disciplines scientifiques mais des rapports entre savoirs et connaissances académiques et ceux issus de la pratique à travers les recherches participatives ? Un deuxième atelier s’interroge justement sur la conduite de recherches immergées dans les mondes sociaux et sur la dimension politique d’un tel engagement interdisciplinaire dans les sociétés modernes pour lesquelles le rapport à la connaissance et aux technologies joue un rôle significatif dans leurs choix d’orientation pour l’avenir. Un troisième atelier évalue les transformations de la politique de publication de la revue depuis qu’elle a opté pour la diffusion numérique, un changement de modèle économique et le passage à l’accès ouvert (abandon des abonnements pour le modèle diamant). Des évolutions soutenues et attendues par les organismes qui financent la revue et qui ont nécessairement des répercussions sur la programmation des numéros, le fonctionnement des comités, les procédures d’évaluation, la composition des rubriques (articles, regards, libres opinions, vies de la recherche, ouvrages en débat…) dont la diversité est l’une des originalités de NSS, permettant l’ouverture à des auteurs et lecteurs non scientifiques. Enfin, le quatrième atelier se penche sur les liens entre la revue et l’association qu’il faudrait resserrer en organisant à nouveau des séminaires, des journées scientifiques ou des formations, ferments de la constitution d’une communauté.

Le travail est en cours, il devrait aboutir à des propositions l’an prochain, associées à un renouvellement des instances, de façon à assurer la quatrième décennie de Natures Sciences Sociétés. D’ici là, nous sommes à l’écoute des idées et suggestions de nos lecteurs et lectrices… À bientôt !


1

Jollivet M. (Ed.), 1992. Sciences de la nature, sciences de la société. Les passeurs de frontières, Paris, CNRS Éditions.

2

Hubert B., Mathieu N. (Eds), 2016. Interdisciplinarités entre Natures et Sociétés. Colloque de Cerisy, Bruxelles, Peter Lang.

3

Billaud J.-P., Aubertin C., Hubert B., 2015. Revisiter notre projet éditorial, NSS, 23, 1-2. https://doi.org/10.1051/nss/2015010.

4

Billaud J.-P., Hubert B., Vivien F.-D., 2018. Natures Sciences Sociétés : 25 ans et toujours d’actualité, NSS, 26, 1-2. https://doi.org/10.1051/nss/2018027.


© B. Hubert et al., Hosted by EDP Sciences, 2022

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