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Editorial
Issue
Nat. Sci. Soc.
Volume 26, Number 1, January-March 2018
Page(s) 1 - 2
DOI https://doi.org/10.1051/nss/2018027
Published online 13 June 2018

Dans notre dialogue régulier avec les organismes qui soutiennent la revue (CNRS [INEE et INSHS], Cirad, Ifremer, Inra, IRD, Irstea), nous proposons des bilans d’étape qui rendent compte de notre réflexion en interne sur notre ligne éditoriale et sur les modalités de sa mise en œuvre. Nous nous en faisons d’ailleurs régulièrement l’écho1. Cet éditorial reprend donc les grandes lignes d’une réflexion engagée en 2015 et poursuivie jusqu’à aujourd’hui dans le cadre du renouvellement du soutien à la revue par les organismes financeurs.

Créée en 1993, NSS est un produit direct de l’émergence des questions d’environnement de l’après Rio 1992, lui accordant ainsi une position originale, reconnue dans la communauté scientifique. Elle affiche trois objectifs qui sont toujours d’actualité.

Le premier, le plus représentatif du travail de l’ensemble de la revue, consiste à s’interroger sur le rôle des pratiques et savoirs scientifiques dans la société. Articles et autres rubriques n’ont de cesse de porter une analyse critique de la place du chercheur et des pratiques de recherche dans la société, répondant en cela aux exigences du champ de l’environnement et accompagnant le développement disciplinaire de l’histoire et de l’épistémologie des sciences. Le comité de rédaction s’attache ainsi à ce que la revue rende compte des controverses et débats, des divers courants de pensée et des outils qui investissent le champ de l’environnement et de l’interdisciplinarité, souvent en tension critique.

Le deuxième, indissociable du précédent, est d’œuvrer à la construction, théorique et pratique, d’une démarche interdisciplinaire. Si une réflexion proprement dite sur cette question est présente dans la revue – un dossier spécifique lui a été consacré il y a 10 ans et il sera rouvert l’an prochain –, NSS se caractérise plutôt par une grande diversité thématique, avec une dominante claire de l’environnement (par rapport à la santé ou la bioéthique, par exemple) que déclinent les questions du changement climatique, de la biodiversité, du paysage, de l’agriculture et de l’alimentation ou de la gestion des ressources naturelles. Cette « interdisciplinarité élargie », au sens d’une grande diversité de formes d’expression, est la marque d’une culture scientifique qui va bien au-delà de la spécialisation disciplinaire et qui oblige à tenir compte de la diversification des savoirs et des lieux de production de la science.

Articuler la recherche avec des moyens d’action, troisième objectif affiché, signifie que NSS ne vise pas seulement un horizon de connaissance mais également un horizon d’action. Les rubriques de la revue, en particulier Vie de la recherche, Entretiens et Regards, informent de ce questionnement autour des enjeux de gestion, de négociation ou de méthodes d’aide à la décision.

Plusieurs éléments liés au paysage institutionnel et scientifique ont eu tendance à brouiller la place originale de NSS en matière d’interdisciplinarité. Le premier relève de sa banalisation par les institutions et les programmes de recherche, aux niveaux national et européen, qui en ont fait l’alpha et l’oméga de la recherche, vidant ainsi de son sens la portée subversive de l’ambition initiale par rapport aux cloisonnements et spécialisations disciplinaires.

S’y ajoute aujourd’hui la mobilisation scientifique sur des enjeux présentés comme globaux. Ainsi, les questions que nous avons pu croire spécifiques aux pays du Sud, dans leur diversité, longtemps traitées en termes de « développement » et investies par des organismes dont c’était la mission, se révèlent d’importance et d’intérêt planétaires. Il en résulte une complexification des enjeux, faisant « nécessairement » appel à l’interdisciplinarité qui s’accompagne paradoxalement d’une réduction à quelques grandes questions concourant à occulter la diversité des situations dans les différentes parties du monde et à ignorer leurs aspirations contrastées si ce n’est antagoniques. Une « science globale » se constitue ainsi qui reprend le projet d’universalité de la connaissance scientifique soucieuse de révéler les lois qui régissent le monde, du côté des humains comme de la nature.

Enfin, l’imposition des « normes de l’excellence » modifie la pratique de recherche, tout au moins la façon d’exercer le métier sur le plan stratégique auquel renvoie l’acte de publier. La dimension collective du métier de chercheur n’a jamais été aussi prégnante dans ses conditions d’exercice, mais elle occulte de fait une individualisation croissante de la pratique de recherche en raison des critères d’évaluation, ce qui n’incite guère à assumer les importants « coûts de transaction » que génère le choix interdisciplinaire.

Tout cela mène à une perte d’originalité du projet interdisciplinaire sur les plans institutionnel comme thématique, ainsi qu’à une traduction directe dans la recomposition du paysage éditorial où les revues affichant les questions environnementales se sont multipliées. Ce paysage va de pair avec la diversification des supports qui ne se limitent plus à la version imprimée, consultable dans son ensemble sur papier. La généralisation de l’électronique incite à une consultation en ligne individualisée des textes, rendant obsolète la cohérence d’un numéro, pourtant recherchée dans une ligne éditoriale.

Dans un tel contexte où la référence interdisciplinaire se banalise et où les thématiques environnementales suscitent une production éditoriale de tous genres, la question se pose de notre positionnement spécifique et du point de vue original que la revue veut faire valoir.

Dans notre projet éditorial « revisité », le travail d’analyse critique s’avère à nouveau indispensable dans un contexte de standardisation de la pensée, au point qu’il devient un axe directeur du travail de la revue. S’il s’agit toujours de formaliser les problèmes sur le plan scientifique, ce n’est plus seulement pour faire des controverses un enjeu du dialogue interdisciplinaire, comme se proposait de le faire NSS à ses débuts, mais c’est aussi afin de donner des clés de décryptage de ces controverses dans leur dimension politique. Aussi, le projet éditorial se concentre aujourd’hui sur ce qui, au même titre que l’enjeu interdisciplinaire voici 25 ans, interroge le rôle de la pratique scientifique dans la construction des problèmes, ainsi que la révélation et la production des connaissances les plus appropriées, afin d’encourager l’esprit critique face « aux évidences » et à la standardisation des approches et concepts.

Ce projet est indissociable des modalités de sa mise en œuvre. Le fait que NSS soit accessible en ligne sur le site d’EDP Sciences, sur la plateforme Cairn France et Cairn international a permis d’élargir considérablement son lectorat. Bien qu’elle soit une revue interdisciplinaire en français et que son contenu ne soit pas exclusivement composé d’articles de recherche, elle est référencée dans la base internationale Scopus et figure parmi les 25 premières revues francophones du classement de Google Scholar.

La question récurrente de l’internationalisation, en contrepoint du caractère trop hexagonal de la revue (autorat et audience), se pose toujours. La réponse ne peut être dans le passage à l’anglais (trop réducteur pour satisfaire à l’ambition de réflexivité et pour accueillir les chercheurs francophones du Sud) mais dans une « ouverture » (comité de rédaction et textes) à l’international que traduit déjà l’accueil de papiers en anglais.

On retiendra de cette analyse que Natures Sciences Sociétés est bien identifiée dans les communautés des chercheurs : revue de référence sur le plan scientifique, à la réputation d’exigence sur le plan éditorial, elle reste l’une des rares qui puisse accueillir un texte dont la signature reflète la diversité des champs disciplinaires. Elle le doit à sa position pionnière par rapport à l’interdisciplinarité puisque c’est de cette exigence qu’elle est issue. Elle le doit à la diversité de ses rubriques qui permet l’expression de postures réflexives, en particulier autour des rapports entre sciences et sociétés, qui sont autant de mises à distance avec la spécialisation croissante des disciplines. Elle le doit enfin à sa capacité – et à sa volonté – de mettre en débat les grands enjeux contemporains et leurs implications tant sur la vie en société que sur la pratique de la recherche.

Il ne s’agit donc plus seulement dans notre projet d’explorer les voies de la construction interdisciplinaire, il s’agit aussi, et surtout, de faire un nouveau pas vers la déconstruction des controverses et des « évidences », de réanimer l’esprit de la critique, de stimuler la réflexivité sur nos propres pratiques professionnelles et intellectuelles, et de chercher l’innovation sociale. Un programme stimulant et susceptible de revisiter ce que doit être la recherche… en société.


1

Voir les éditoriaux : Jollivet M., 2003. Dixième anniversaire, NSS, 11, 1, 1-2 ; Billaud J.-P., Décamps H., Hubert B., 2004. Pour une nouvelle décennie, NSS, 12, 1, 5-6 ; Billaud J.-P., Décamps H., Hubert B., 2006. Natures Sciences Sociétés : l’actualité d’une ambition éditoriale, NSS, 14, 1, 1-3 ; Billaud J.-P., Hubert B., Terrasson D., 2010. Natures Sciences Sociétés, une revue de veille et de controverse pour la recherche interdisciplinaire, NSS, 18, 1, 1-2 ; Billaud J.-P., Aubertin C., Hubert B., 2015. Revisiter notre projet éditorial, NSS, 23, 1, 1-2.


© NSS-Dialogues, EDP Sciences 2018

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