Open Access
Issue
Nat. Sci. Soc.
Volume 33, Number 3, Juillet/Septembre 2025
Dossier « Les professionnels de la montagne face aux transitions socio-environnementales »
Page(s) 318 - 323
Section Vie de la recherche – Research news
DOI https://doi.org/10.1051/nss/2025063
Published online 09 February 2026

© R. Mathevet et R. Beau, Hosted by EDP Sciences

Licence Creative CommonsThis is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC-BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0), which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, except for commercial purposes, provided the original work is properly cited.

Nous achevons ce texte endeuillés par la disparition récente de Raphaël Larrère, qui fut l’architecte du colloque dont nous proposons ici la restitution. La pensée écologique perd l’un de ses compagnons de route les plus féconds. Il en a accompagné les développements, depuis les études rurales jusqu’à l’intégration de la question de la nature dans les recherches environnementales. Agronome de formation, il fut un inlassable passeur de frontières, mettant en relation des communautés et des savoirs pluridisciplinaires. Ce colloque sur le sauvage en est l’illustration. Raphaël Larrère a également contribué de façon substantielle à la vie de la revue NSS, y publiant des textes importants sur les éthiques environnementales et animales et mettant régulièrement à son service ses qualités reconnues de relecteur. Nous saluons ici la mémoire d’un ami et d’un chercheur dont le parcours intellectuel, aussi libre qu’exigeant sur le plan scientifique, continuera à éclairer les recherches sur la question environnementale.

Les auteurs

Du 26 juin au 2 juillet 2023 s’est tenu au Centre culturel international de Cerisy, le colloque « Le renouveau du sauvage » organisé par Erwan Cherel, animateur du groupe de travail « Wilderness et nature férale » du Comité français de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) (Barthod et Lefebvre, 2021), Lydie Doisy, coordinatrice du Programme régional d’espaces en libre évolution au Conservatoire d’espaces naturels (CEN) de Normandie, Raphaël Larrère, sociologue, ancien directeur de recherche à INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et Fabien Quétier, écologue et socio-économiste à Rewilding Europe. Cet évènement, financé par l’Office français de la biodiversité (OFB), la région Normandie, la fondation Lemarchand et l’UICN, a pris place dans le château historique de Cerisy-la-Salle (Manche) et son centre de colloques de renommée internationale où sont accueillis depuis 1952 des colloques multidisciplinaires rassemblant universitaires, écrivains, artistes, philosophes et intellectuels du monde entier1.

Ce colloque, qui a rassemblé une cinquantaine de participants, venait à la fois clôturer un cycle de séminaires de l’UICN France sur le sauvage et proposait de poursuivre la réflexion sur le sauvage au XXIe siècle en partant du constat partagé que même au sein de nos sociétés industrialisées, issues d’anciennes civilisations agricoles, où l’on avait espéré confiner, voire éradiquer, la nature sauvage, celle-ci refait surface et s’invite dans des espaces que l’on avait réservés aux activités et habitations humaines. Le recul de l’agriculture et l’abandon d’anciens terrains cultivés ou pâturés ont conduit à une forme de « réensauvagement » des campagnes, avec l’expansion des friches, lesquelles finissent par évoluer vers des peuplements forestiers et ainsi la « fermeture des paysages » (Larrère et Larrère, 1997). La désindustrialisation s’est accompagnée et s’accompagne encore également de l’extension de friches industrielles, tout comme les transformations de l’urbanisme ont multiplié les friches urbaines et périurbaines, en attente de réaffectation, qui se fait parfois attendre, voire ne se produit jamais. La nature sauvage est désormais omniprésente et la distinction entre espaces sauvages et domestiqués ne tient plus vraiment : le sauvage surgit là où on ne l’attendait plus et ses interactions avec les activités humaines deviennent de plus en plus nombreuses et complexes. Comment cohabiter avec le sauvage, comment composer avec lui et quelles transformations cela induit-il au sein de la société ? Ce colloque a cherché à répondre à ces questions en encourageant les échanges entre diverses disciplines (biologie, écologie, agronomie, géographie, sociologie, anthropologie, histoire, philosophie) et avec les acteurs de terrain (gardes, gestionnaires d’espaces protégés, hauts fonctionnaires de la nature, naturalistes, membres d’associations). Il a été enrichi par des moments partagés – à travers des séances, des soirées et des promenades – avec le colloque organisé en parallèle « Que peut la littérature pour les vivants ? » par Colette Camelin (2023), professeure émérite de littérature française à l’Université de Poitiers, Bénédicte Meillon, enseignante-chercheuse à l’Université de Perpignan et coporteuse de Oikos (atelier de recherche en écocritique et écopoétique) et, enfin, Alain Romestaing, professeur de littérature française à l’Université Clermont-Auvergne et spécialiste de l’œuvre de Jean Giono2.

Le colloque était structuré autour de 6 grands thèmes : la place du sauvage dans nos civilisations, l’ensauvagement et le réensauvagement, le sauvage et la santé, le sauvage à la campagne, la cohabitation avec le sauvage, les territoires face au renouveau du sauvage. Des moments singuliers ont permis d’échanger sur une exposition « Danse et anamorphose sylvestre » réalisée par Bénédicte Meillon et Caroline Granger, sur la libre évolution à partir du terrain lors des visites des falaises littorales de Carolles et Champeaux, avec les agents du Conservatoire du littoral et de la Grande Noé (bois de pente et ancienne carrière), avec les agents du CEN Normandie, ou lors d’une table ronde avec les agents de l’Office national des forêts (ONF), du parc naturel régional (PNR) des Marais du Cotentin et du Bessin ou de l’association Hydroscope. En point d’orgue du colloque, Benjamin Audouard et Mathilde Gilot du collectif Smog ont mêlé arts vivants et arts visuels afin d’en proposer une restitution artistique, dressant alors un portrait du sauvage et de ceux qui le font ou en parlent, portrait à la fois poétique et sensible. Cet article se propose de passer en revue les thématiques enchevêtrées abordées au cours de ce colloque avant de conclure sur les principaux apports de ces échanges.

La place du sauvage dans nos civilisations

La journée du 27 juin a été l’occasion d’écouter Raphaël Larrère (sociologue, ancien directeur de recherche à INRAE) proposer de déconstruire la frontière entre le domestique et le sauvage et souligner l’existence permanente d’un entre-deux entre des milieux ou des espèces sauvages et domestiques. La modernité ne distingue plus l’ager et l’hortus et range de plus en plus le saltus dans le sauvage de la silva. Le sauvage est ce qui résiste à la domestication, qui est ingouvernable, qui rejette la domination des humains ; ainsi le sauvage est insupportable pour les partisans de l’ordre et de la domination. À partir de ce constat, Raphaël Larrère nous invite à négocier avec les espèces sauvages la manière de trouver la bonne distance entre elles et les humains et à évacuer l’illusion d’espérer les cantonner dans des réserves ou les éliminer. En écho, Bénédicte Meillon a montré comment la littérature écopoétique peut nous aider à retisser des liens avec le vivant et comment un réalisme liminal, qui nous situe entre les mondes humains et autres qu’humains, peut amplifier notre Umwelt et opposer l’espoir et le réenchantement au désenchantement général associé à la crise écologique. Par la suite, Jacques Tassin, écologue au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), membre de l’Académie d’agriculture et fin connaisseur de Maurice Genevoix, a expliqué à l’auditoire comment cet écrivain a entretenu un rapport sensible à la nature et toutes ses formes, comment le domestique et le sauvage tissent la toile du vivant qui a tant suscité l’émerveillement d’un grand intellectuel mutilé et un peu chamane comme Jean Giono. Ces interventions ont invité le public à s’interroger sur les limites de l’imaginaire de la nature et la nécessité de forger de nouveaux récits. Marie Cazaban-Mazerolles (enseignante-chercheuse en littératures comparées à l’Université Paris 8 Vincennes − Saint-Denis) a confronté l’hypothèse d’Amitav Gosh (2016), qui met en cause l’influence du roman réaliste moderne – et sa capacité à exclure les acteurs non humains du régime de la fiction –, aux récits de Val Plumwood (2021) et de Nastassja Martin (2019), attaquées respectivement par un crocodile et un ours. Sain et sauf, Rémi Beau, philosophe de l’environnement au CNRS, a prolongé la réflexion amorcée en montrant comment – avec l’Anthropocène – le sauvage renaît depuis une quinzaine d’années mais sous différentes formes qui toutes valorisent la spontanéité et l’autonomie des processus (Luglia et al., 2023). À l’intersection entre écologies scientifiques, éthiques et esthétiques environnementales (Hess et al., 2020) se dessinent bien des possibilités de cohabitations nouvelles avec le sauvage, en ville comme dans les espaces protégés. Mais ces promesses de transformation socio-écologique se montrent parfois insuffisamment attentives aux rapports sociaux dans lesquels elles pourraient s’insérer. Sur les cartes de l’économie et de l’écologie politiques, le réensauvagement dessine une variété de trajectoires.

L’ensauvagement et le réensauvagement

Le 28 juin, Vincent Devictor, écologue et philosophe au CNRS, a discuté, à partir de pièges photographiques installés dans l’agglomération de Montpellier, l’intrication qui caractérise le sauvage à l’intérieur et aux portes des milieux anthropisés soulignant comment la coexistence des non-humains avec les humains se compose de stratégies combinant opportunisme, résistance et évitement, selon les espèces – renards, sangliers, chevreuils, genettes notamment – et les situations. Cet ensauvagement ne s’accompagne pas pour autant d’un état sanitaire toujours satisfaisant pour les animaux observés, posant la question de leur bien-être mais aussi de leur droit à ne pas être observés partout et en tout temps par les instruments des humains. En opposition à cet ensauvagement de nos villes, François Sargos, conservateur (pour le compte de l’association Sepanso [Société pour l’étude, la protection et l’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest]) de la réserve naturelle de l’étang de Cousseau en Gironde, a montré comment le libre pâturage par une population de vaches marines landaises et un troupeau introduit de buffles d’eau constitue un moyen très efficace pour restaurer et protéger les paysages comme la biodiversité. Avec ces bovins et la réintroduction d’un bousier disparu depuis plus de cinquante ans, le réensauvagement fonctionnel de cette zone humide est au rendez-vous. Ce réensauvagement et d’autres de ses formes ont été ensuite examinés à la lumière des travaux féministes et écoféministes par Virginie Maris (2018), philosophe de l’environnement au CNRS. Repartant des critiques féministes de la préservation de la nature sauvage, la chercheuse a montré comment celles-ci peuvent servir de fondement politique pour repenser la conservation de la nature. En contrepoint, Anne Simon (2021), chercheuse également au CNRS, grande spécialiste de Proust et des études animales littéraires et artistiques, a ensuite questionné les mots, leurs sens actuels et leurs histoires culturelles et politiques. Mots tabous et « mots-mana » colonisent et débordent de la littérature (sauvage, vivant, autre qu’humain, non-humain, plus-qu’humain), tantôt insufflant un peu d’air frais, tantôt alimentant de véritables bourrasques dans les théories bien établies. Charles Stépanoff, anthropologue à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), spécialiste des relations humains-environnements en Sibérie, a poursuivi les questionnements précédents. Il a tenté – non sans nombre de questionnements sur les fondements écologiques de son argumentation par les écologues et géographes présents – de démontrer, à partir du piégeage des oiseaux (par des tendelles) sur le causse du Larzac, comment la modernisation agricole a entraîné un divorce domestique-sauvage. Elle a supprimé les zones intermédiaires de saltus (jachères, landes, haies et marais) nécessaires à l’autonomie paysanne en raison de leurs diversités de ressources mais aussi à la biodiversité, comme si l’ensauvagement était avant tout ou seulement l’autre face de la fin du monde paysan avec le démantèlement de ces écosystèmes hybrides, façonnés sur le temps long par les communautés locales.

Le sauvage à la campagne

Le lendemain matin avant de partir visiter des sites normands en libre évolution, Serge Morand, chercheur au CNRS, spécialiste en écologie de l’évolution et de la santé, est intervenu pour évoquer ses travaux sur les rongeurs asiatiques et les zoonoses. Sa présentation a apporté un éclairage sidérant sur les maladies transmissibles entre les humains et les animaux, appelées zoonoses. Les différents moyens de nous en prémunir sont encore l’objet de recherches, tout comme les raisons de leur émergence et de leur évolution. Ses travaux, s’ils ont pu inquiéter nombre d’auditeurs, permettent de reconsidérer les liens que nous entretenons avec les animaux et l’ensemble du monde vivant pour les réintégrer pleinement dans une démarche OneHealth (une seule santé) sous réserve d’une capacité à réformer le modèle d’économie politique responsable de nombre d’épidémies.

La journée du 30 juin, Christian Barthod, ingénieur honoraire du génie rural, des eaux et des forêts, grand commis de l’État et spécialiste de la forêt, est revenu en détail sur l’histoire de la wilderness et de la nature férale en Europe et en France. Il a montré comment en 2009, une résolution du Parlement européen en faveur d’une politique communautaire de la wilderness a révélé une nouvelle sensibilité liée à l’élargissement à l’est de l’Union européenne, influençant timidement les stratégies sur la biodiversité et les forêts. Cette évolution avait été favorisée par des initiatives convergentes d’associations européennes depuis la fin des années 1990, souvent en collaboration avec la Commission européenne. En France, un groupe de travail de l’UICN, créé en 2012, a aussi cherché à dépasser le cadre des experts pour fédérer et promouvoir les initiatives liées à la wilderness et à la nature férale. Entre enjeux de santé publique (santé mentale des populations), tourisme écologique, devenir des territoires en déshérence, politiques des aires protégées dont la libre évolution pourrait réduire sensiblement les coûts de gestion, le rewilding rencontre les obstacles des institutions qui limitent les arrangements locaux, mais aussi ceux de la propriété foncière ou encore des modèles écologiques en vigueur. Dans le domaine forestier, responsabilité et droit de propriété freinent tout déploiement massif du rewilding, tout comme le modèle de la forêt à canopée fermée où les herbivores sauvages sont sous contrôle et la régénération forestière maîtrisée. Dans ce contexte, Gilles Rayé, biologiste de la faune sauvage et ancien chef de la mission « biodiversité et services écosystémiques » au ministère en charge de l’écologie, est revenu sur son parcours et l’histoire du rewilding depuis la Seconde Guerre mondiale dans des territoires comme le Vercors ou les Baronnies provençales, ainsi que sur la contribution des espèces clés de voûte et ingénieures des écosystèmes en France et dans les Alpes. Entre herbivorie de populations férales de bovins et réintroduction de bouquetins, et un travail scientifique d’ampleur pour comprendre le fonctionnement des meutes de loups, les projets ne manquent pas à Rewilding France et invitent à maintenir de grandes ambitions pour le retour de la faune sauvage, comme la réintroduction du Grand Tétras dans les Alpes. Rémi Luglia, historien associé aux Universités de Caen et de Tours et président de la SNPN (Société nationale de protection de la nature), est revenu sur la place laissée aux autres qu’humains dans l’histoire environnementale, en s’appuyant sur le retour du Castor d’Europe (Luglia, 2024). De son côté, Farid Benhammou, chercheur associé à l’Université de Poitiers et spécialiste de la géopolitique de l’ours et du loup, a analysé les processus d’exclusion de certaines espèces, notamment celles envahissantes qui nous dérangent, du loup à l’Ibis sacré, questionnant ainsi les catégories de « bonne » et « mauvaise » nature sauvage. Il en va de même au sujet des friches, tantôt désirées tantôt fâcheuses. Loïs Morel, écologue et enseignant-chercheur à l’Institut Agro Rennes-Angers, est revenu sur les friches agricoles et les récits à leur sujet produits par les gestionnaires, naturalistes et écologistes (Schnitzler et Génot, 2012), selon les contextes historiques et sociologiques, en examinant la friche comme forme de dédomestication des territoires ruraux. Quant à Joëlle Salomon Cavin, géographe à l’Université de Lausanne, elle a présenté son travail sur la faune non désirée en ville : rats, cafards, pigeons, mais aussi punaises de lit. Elle a souligné tout l’intérêt de croiser les regards, ceux des citadins qui cohabitent avec cette faune, ceux des animaux eux-mêmes qui exploitent et habitent la ville, ceux des gestionnaires des milieux urbains et de ceux qui régulent la présence des indésirables qui continuent d’échapper au contrôle et savent parfaitement s’adapter aux milieux urbains (Flaminio et al., 2023).

Les territoires face au renouveau du sauvage

En prenant pour exemple l’histoire du sauvetage du flamant rose et celle du développement des populations de sangliers en France (Mathevet et Bondon, 2022 : Mathevet et Béchet, 2020), Raphaël Mathevet, écologue et géographe au CNRS, a analysé l’état de nos relations à la nature et à la faune sauvage, que celle-ci soit protégée ou gibier. Les efforts déployés pour préserver ou exploiter ces espèces révèlent comment ces dernières rebattent les cartes de l’aménagement du territoire. Entre géopolitique locale et zoopolitique globale, le chercheur propose de redéfinir le régime gestionnaire dominant et les conditions de coexistence avec le reste du vivant pour esquisser une écologie du sauvage. Il propose avec ses collègues un assemblage méthodologique reposant sur les tracés GPS comme objets-frontières, sur la modélisation participative et la littérature pour explorer de façon interdisciplinaire (écologie spatiale, géographie animale, socio-ethnologie) et transdisciplinaire (chasseurs, administrations, habitants, associations animalistes) les apports du perspectivisme animal dans la gestion adaptative de ces espèces. Si on accepte de définir « le sauvage » dans les paysages comme la permanence et l’expression de processus naturels liés à des dynamiques de populations animales et végétales non domestiques, Pascal Marty, professeur de géographie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur de la Maison française d’Oxford, a défendu, quant à lui, l’idée que les paysages ruraux possèdent à toutes les époques une part de sauvage. Ce qui varie au cours du temps est la place que les groupes humains accordent aux différentes composantes du sauvage dans le paysage. En fonction des pratiques d’utilisation des sols, des orientations des systèmes de production agricole et des préférences exprimées par les groupes usagers, le sauvage trouve des expressions variées dans le paysage. Cette proposition a été illustrée par la progression spontanée des espaces forestiers dans le Massif central.

Enfin, Damien Marage, professeur de géographie à l’Université de Franche-Comté, a conclu ces journées en partant du constat que la planète devient de moins en moins habitable pour les espèces sauvages, en partie à cause de la vision occidentale qui a longtemps perçu les espaces sauvages comme des ressources à exploiter. Il a présenté le manifeste du Comité français de l’UICN, L’avenir du vivant. Nos valeurs pour l’action3, qui appelle à repenser l’organisation humaine pour permettre la cohabitation avec le sauvage, en lui réservant des espaces dédiés à sa préservation. Plutôt que de confiner le sauvage dans des zones d’exclusion, il propose de créer un continuum entre espaces sauvages et humains, intégrant la nature partout, y compris au sein des villes, pour favoriser un meilleur vivre-ensemble. Laurent Germain, de l’OFB, est revenu sur les constats précédents et a dressé quelques pistes pour l’action afin de changer notre relation au vivant dans la gestion des espaces naturels.

Conclusion

Ce colloque a montré d’abord que renouer les liens entre sciences écologiques et humanités environnementales est toujours salutaire. Ensuite, il a exposé l’incroyable richesse des réflexions, leur diversité mais aussi des points de rencontre au-delà de la grande hybridation des catégories d’analyse. L’écologie postcoloniale, l’écocritique, l’écoféminisme, l’écopoétique, dans une démultiplication des points de vue et des disciplines, sont mobilisés pour bousculer l’anthropocentrisme, pour nous décentrer afin de mieux explorer l’enchevêtrement multispécifique complexe de l’autre côté de la monumentalisation de la nature. Au-delà de l’éveil des consciences à la vulnérabilité du vivant et aux atteintes qu’il subit, au-delà de nous faire éprouver et activer nos liens solidaires, la littérature sculpte à l’évidence une disposition à l’enchantement contre l’étiolement de nos capacités d’empathie et le déni. Elle participe du réensauvagement de nos rapports au monde. Le récit accroît alors le pouvoir d’habiter la Terre, de resensibiliser les humains, de réesthétiser le monde. On découvre aussi la science dans des romans et des textes philosophiques, des récits dans des articles scientifiques : le brouillage des frontières est omniprésent. Le libre frayage entre sciences et littérature contribue à élargir les horizons et nos cercles de compassion. Mais, peu à peu, les voies du sensible s’encombrent de la multiplication des formes narratives qui thématisent la question environnementale, battant des sentiers où le sauvage manque à force d’être désiré. Sursollicitées, les forces transformatives de la narration s’épuisent à mesure qu’elles sont invoquées comme recours face à l’inaction climatique et écologique. Conséquence espérée de ces explorations des mondes non humains, le réenchantement de la société se change en mot d’ordre impuissant. Toutefois, face au risque d’un récit (ré)enchanté indifférencié, ne risquons-nous pas de rater la marche de l’écologie de la réconciliation nous permettant de relever les grands défis de l’Anthropocène ? Entre mise en récits et guerre des récits, les euphémismes et aphorismes se multiplient, les pôles de radicalité théorique s’éloignent, se cristallisent parfois dans des situations conflictuelles, mais ne sont guère observés sur la plupart des terrains. Si les récits sont beaucoup utilisés par toutes les catégories d’acteurs du territoire, y compris les scientifiques, entre les récits qui naissent des dialogues et des projets se glissent les récits commandés et instrumentalisés. La transition écologique peut-elle émerger du syllogisme pratique des récits territoriaux pour accompagner la transformation nécessaire de nos sociétés ? Entre raconter et décrire (Lukács, 2021), les récits écologiques cherchent leur rôle. La perte de biodiversité n’est pas seulement une réduction des interactions dans la communauté du vivant, c’est aussi une perte de relations de compétition et de production, tout comme une perte de régulation entre espèces, qui pourtant limite les épidémies. À l’ombre des études hôtes-réservoirs, se tapissent les enjeux de la biosécurité et de la militarisation du sauvage. À l’ombre des études des habitudes de la faune sauvage et de ses explorations du paysage, se tapissent les enjeux du bien-être animal et de la surveillance écologique. Face au voyeurisme généralisé, permis par les pièges photographiques et la miniaturisation des GPS, faudra-t-il définir un jour des zones de non-suivi de la faune sauvage ?

La littérature et les partisans du sauvage insistent. La nature a autre chose à offrir que la diversité biologique. Les exemples issus du terrain, empiriques et scientifiques, ont contribué à révéler différentes techniques et pratiques du réensauvagement : l’art paradoxal de faire le sauvage avec des projets de restauration écologique ou de contrôle des réserves, en dominant la nature par un pilotage technique ; l’art de faire avec le sauvage, quitte à jardiner et à composer avec la nature dans des formes d’intendance variée ; mais aussi l’art de ne rien faire ou de laisser-faire, sinon étudier ce qu’il se passe, tout en n’oubliant pas que, dit autrement, ne pas agir est un effort. Dans ce grand chambardement, arts et culture sont de plus en plus investis dans l’espoir de faire autant poids que levier dans les actions collectives, comme dans la fabrique publique de nouvelles intendances des paysages et du sauvage. Mais le changement climatique ne demande-t-il pas des espaces « bas carbone » et des relocalisations volontaires, des reconversions des terres ? Ne structure-t-il pas la libre évolution, et le point de départ n’est-il pas la déprise agricole ? Le réensauvagement pourra-t-il continuer de se déployer face au besoin d’inventer une nouvelle paysannerie de subsistance alimentaire ? Reruraliser ne sera-t-il pas le moyen de repenser les sociétés et le rural ne sera-t-il pas en contrepoint ou en accompagnement du réensauvagement ?

Références

  • Barthod C., Lefebvre T., 2021. Le groupe de travail de l’UICN-France Wilderness et nature férale, Revue forestière française, 73, 2-3, 323-331, https://doi.org/10.20870/revforfr.2021.5426. [Google Scholar]
  • Camelin C. (Ed.) 2023. Écrire avec les vivants, Paris, Hermann. [Google Scholar]
  • Camelin C., Larrère R., Romestaing A. (Eds), 2025. Faire avec le sauvage. Renouer avec les vivants, Saint-Josse, HDiffusion. [Google Scholar]
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  • Plumwood V., 2021. Dans l’œil du crocodile. L’humanité comme proie, Marseille, Wildproject. [Google Scholar]
  • Schnitzler A., Génot J.-C., 2012. La France des friches. De la ruralité à la féralité, Versailles, Quæ. [Google Scholar]
  • Simon A., 2021. Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique, Marseille, Wildproject. [Google Scholar]

1

Le programme du colloque est disponible à cette adresse : https://cerisy-colloques.fr/sauvage2023/. Un ouvrage a été publié à la suite de ce colloque et de celui intitulé « Que peut la littérature pour les vivants » (Camelin et al., 2025).

2

Le programme de ce colloque est disponible à cette adresse : https://cerisy-colloques.fr/litteraturevivants2023/.

Citation de l’article : Mathevet R., Beau R., 2025. Le renouveau du sauvage : faire, refaire, laisser-faire le sauvage dans nos territoires. Nat. Sci. Soc. 33, 3, 318-323. https://doi.org/10.1051/nss/2025063

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