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Journal
Nat. Sci. Soc.
Section Repères – Events & books
DOI https://doi.org/10.1051/nss/2026017
Published online 21 July 2026

Les natures de la République. Une histoire environnementale de la France, 1870-1940 (vol. 2)

Pierre Cornu, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, Charles-François Mathis, Antonin Plarier
La Découverte, 2025, 340 p.

Les éditions La Découverte ont lancé une histoire environnementale de la France (contemporaine) en trois volumes en la confiant à plusieurs historiennes et historiens qui ont tous participé aux progrès des connaissances sur le sujet au cours des dernières décennies. Le tome 2 couvre la période de la IIIe République et en onze chapitres thématiques en dresse un portrait assez différent des histoires politiques ou sociales déjà écrites de la France sous ce régime. L’une des forces du volume est de ne pas se limiter à une approche concernant un seul domaine – les pollutions industrielles, les enjeux environnementaux aux colonies ou l’évolution de l’agriculture – mais bien de synthétiser des connaissances sur ce qui est présenté comme « un moment pivot dans l’histoire environnementale de la France ». En mêlant une approche prenant au sérieux aussi bien les idées que les pratiques sociales, le volume propose une réflexion sur une période marquée par les guerres et durant laquelle l’action de l’État volontariste prend une nouvelle importance.

Le livre débute par une réflexion sur les « prémices de l’aménagement du territoire » dans la France de l’ère industrielle en s’inscrivant dans la continuité des initiatives prises tout au long du XIXe siècle pour les chemins de fer ou la connaissance statistique de l’agriculture. La centralité du monde rural mais aussi les ambiguïtés de la politique agricole sont bien soulignées : favoriser les campagnes (enjeu politique majeur pour faire durer la République) s’accompagne d’une volonté à la fois de progrès technique et de maintien d’un ordre socio-économique stable. La période est aussi celle des transformations urbaines majeures et des évolutions des modes de transports et de communications. Antonin Plarier (Université Lyon 3) propose dans le chapitre 2 un éclairage bienvenu sur les enjeux coloniaux, l’empire évoluant sur la période et restant une des réalités longtemps trop négligées de la IIIe République. Les guerres de conquête coloniale aboutissent à une « gigantesque entreprise d’appropriation foncière en vue d’une mise en ordre et d’une mise à profit de la nature » (p. 54), même si certains projets restent à l’état de « chimères » avec une administration limitée pour l’empire.

Les mutations des pratiques de consommation provoquent sur cette période ce que les auteurs caractérisent comme un « glissement métabolique » (titre du chapitre 3) qui touche aussi bien aux formes de l’alimentation qu’à l’usage des ressources énergétiques ou au développement de certains loisirs. Sur cette période, certains territoires sont particulièrement concernés par les nuisances et les risques environnementaux provoqués par « l’accroissement productif, l’intensification extractive et l’intégration industrielle de certains secteurs » (p. 87). Des formes de « modernisation » agricole touchent inégalement les campagnes françaises mais sont tout à fait marquantes avec, par exemple, l’ample développement de l’usage des engrais chimiques. L’énergie connaît sur la période plusieurs mutations comme le montre le chapitre écrit par Anaël Marrec (Centre François-Viète, Nantes Université) et Charles-François Mathis (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Le charbon reste central (pour les individus comme pour les industries), avec la crainte permanente de ne pas en produire assez, la consommation de gaz augmente également (interrogeant vivement le rôle de l’État dans sa distribution) et enfin le pétrole se taille une place de plus en plus importante avec entre autres le développement du parc automobile. Mais la période est aussi celle de La Fée Électricité (fresque de Raoul Dufy à l’exposition universelle parisienne de 1937) et celle de l’affirmation de l’hydroélectricité.

Pierre Cornu (INRAE) livre un chapitre 5 consacré à la « République des savants » qui insiste sur les liens entre un régime politique se revendiquant des Lumières et le monde de la recherche scientifique. La question de la protection de la nature n’est pas oubliée : dans les discours de la période, elle est souvent liée à la déploration d’une modification du paysage, mais aussi aux effets paradoxaux du développement du tourisme. Tout un monde associatif (Touring club de France, Société pour la protection des paysages de France, associations de pêcheurs à la ligne, etc.), soutenu par la loi républicaine de 1901, se saisit de ces questions. Le chapitre 7 écrit par Stéphane Frioux (Université Lumière Lyon 2) se concentre sur les « ravages environnementaux de la Grande Guerre ». Il explique qu’au-delà de la saignée humaine considérable, le conflit marque profondément le territoire français, avec le cas extrême de la zone de front et de son déluge de feu sur les tranchées. Au-delà du fait guerrier, c’est aussi une histoire de la mobilisation générale des ressources dans toute la société – colonies incluses – et celle des questions entourant la reconstruction après le conflit pour les « régions dévastées » et la fameuse « zone rouge1 » pour reprendre les expressions de l’époque.

Les quatre derniers chapitres continuent à entrelacer les fils d’un récit qui se consacre autant aux villes qu’aux campagnes et qui n’oublie pas l’empire colonial. Pour le monde urbain, la période est marquée par la lutte contre l’insalubrité dans le prolongement des formes de l’hygiénisme du siècle précédent, mais non sans des difficultés et des hésitations à l’échelle municipale – le chapitre parle de la « procrastination des autorités locales » (p. 229). La thématique de la « réforme municipale » est en tout cas très présente aussi bien en France qu’à l’échelle internationale entre la fin du XIXe siècle et les années 1930. Si les campagnes vantant « l’air pur » sont récurrentes (en particulier dans une société où la tuberculose est perçue comme un des fléaux sociaux), la lutte contre les pollutions atmosphériques reste assez limitée.

La France rurale de l’entre-deux-guerres a souvent été au cœur de débats historiographiques pour en appréhender les plus ou moins grandes mutations et la réponse à la crise économique. Le chapitre proposé montre tout l’intérêt de poser la question par les enjeux environnementaux, tout en soulignant qu’il reste en ce domaine de nouvelles recherches à accomplir. Les enjeux politiques ne sont pas négligés et P. Cornu montre l’essor, à côté d’un agrarisme républicain, d’un agrarisme proprement réactionnaire. L’empire colonial sur cette période est vu comme à son apogée mais avec une part d’illusion que les discours triomphateurs cachent souvent mal. L’économie coloniale reste prédatrice aussi bien en matière de ressources minières que par l’exploitation du vivant avec des mutations imposées aux agricultures des territoires colonisés.

Enfin, plutôt qu’une conclusion au volume, P. Cornu livre un court et suggestif épilogue sur la « France dans la Seconde Guerre mondiale au prisme de l’histoire environnementale ». Le volume ne comporte, hélas, pas d’index, peu d’images (4 figures seulement), mais une bibliographie qui pour n’être qu’« indicative » est riche et actualisée.

Alain Chatriot
(Sciences Po, CHSP, Paris, France)
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Futurs de l’océan, des mers et des littoraux

Denis Lacroix, Agathe Euzen, Antoine Frémont (Eds)
Hermann, 2025, 367 p.

Futurs de l’océan est un ouvrage collectif pluridisciplinaire qui recueille vingt-deux contributions de chercheurs largement reconnus dans leurs domaines de compétences. Il s’agit des actes d’un colloque accueilli au château de Cerisy-la-Salle du 17 au 23 septembre 2022 en lien avec le Centre culturel international de Cerisy dont la mission est de favoriser les valeurs intellectuelles et artistiques par des échanges scientifiques internationaux. L’ouvrage s’ouvre sur une préface très inspirée d’Isabelle Autissier qui livre un puissant message de confiance dans la science et dans l’avenir en mettant en avant notre propre intérêt de changer le monde et le rôle de l’océan comme une « école du regard sur l’immensité ». Il est structuré autour d’une présentation, d’une introduction exposant les thèmes de réflexion déclinés en six parties. À noter qu’il s’agit du premier colloque de Cerisy exclusivement dédié à l’océan, qu’il a été co-organisé par l’Ifremer, le CNRS et le CNAM et a réuni 65 participants de plusieurs horizons.

La présentation de l’ouvrage de 367 pages, d’un format très accessible, est soutenue par des illustrations et tableaux particulièrement pédagogiques ainsi que par un glossaire et une présentation des auteurs. Chacune des 22 contributions est suivie d’une bibliographie, de même que la synthèse finale. Il en résulte un ouvrage complet sur un sujet d’une grande actualité sans pour autant rechercher l’exhaustivité. Son intitulé porte bien son ambition qui est de pousser les questionnements et la prospective sur les différents enjeux de l’océan dans un monde en pleine mutation.

La construction de l’ouvrage invite le lecteur à l’immersion dans les sujets les plus complexes et innovants en prise avec les découvertes des sciences océaniques sous l’angle des choix qu’elles peuvent apporter à l’humanité. Les futurs de l’océan sont exposés en prise avec les futurs de l’homme ancrés dans l’évolution de ses perceptions et de son rapport historique avec ce « fluide universel ».

Les six parties du livre dirigé par Denis Lacroix (Ifremer), Agathe Euzen (CNRS) et Antoine Fremont (CNAM) suivent une progression qui accompagne le lecteur pas à pas vers les débats qui sont exposés à la fin, lui donnant les clés pour les appréhender et en tirer sans aucun doute une réflexion personnelle dans le ou les domaines scientifiques qui l’intéressent. La première thématique se concentre sur les perceptions et imaginaires de la mer. Les contributeurs remettent en quelque sorte le compteur à zéro sur ce que l’on croit savoir de la mer au fil des siècles, de la rencontre d’autres sociétés par la mer. Les visions de la mer ont participé à la construction de nos repères dans la famille humaine, et au-delà, à l’élaboration de nos objectifs et au développement de nos activités. Cette première partie revient sur nos rapports aux désirs, sur l’histoire des rencontres et l’aventure des découvertes de et par l’océan. Elle nous plonge dans l’imaginaire collectif de la mer, bien commun, comme dans la perspective des développements économiques et scientifiques produits par notre rapport à la « machine océan ». L’approche est sensible dans tous les sens du terme. Nous voyageons entre exploration, appropriation et imagination avec des balises très éclairantes : les mémoires mérienne et terrienne dans l’histoire et les civilisations, le tracé des routes maritimes et les conquêtes territoriales, la cartographie des océans, le rapport au littoral à travers les îles et les perspectives de réancrage dans des espaces insulaires au potentiel réinventé. La partie deux, consacrée au changement climatique, aux océans, mers et littoraux, aborde les chemins de l’adaptation en mettant en exergue les problèmes d’origine anthropique et explore, notamment au travers du cas emblématique des Pays-Bas, les prouesses techniques réalisées comme les limites des politiques publiques pour protéger les populations les plus exposées et les plus vulnérables. Nous entrons dans les défis très concrets des choix de société pour faire face aux risques de l’élévation du niveau de la mer. Sont alors rapprochés et mis en perspective le désir de rivages, qui conduit à amplifier l’exposition, et l’incohérence de la gestion des risques côtiers en France, laquelle sépare les aléas de submersion des impacts de l’érosion côtière. Les phénomènes côtiers, encore mal connus, malgré le développement d’instruments de mesure et de simulation, ouvrent la réflexion sur la vulnérabilité des populations avec des paramètres variés selon les pays ainsi que sur les lenteurs de la prise de conscience des changements à l’œuvre dans notre rapport au monde marin. Le thème 3 se penche sur les services rendus par les écosystèmes marins dans un contexte d’accélération des pressions sur l’océan. Les six contributions composent un panorama de réflexions innovantes sur les scénarios possibles d’évolutions des écosystèmes marins, les usages futurs de l’océan en lien avec le respect des limites planétaires et des mécanismes de coproduction de connaissances pour agir pour un océan durable, la mise en place de futures aires marines protégées et une transformation culturelle de l’océanographie. Sont dressées des pistes d’une nouvelle gouvernance du système océan et de partage des sciences marines avec la société. La question de l’évolution du rôle des scientifiques dans le transfert des connaissances produites vers la société civile est certainement l’une des plus stimulantes car elle transcende même les enjeux de la protection de l’océan et de compréhension de « nouveaux modes d’habiter la mer ». Un lien est d’ailleurs établi avec la formation des professionnels présentés comme des relais précieux pour diffuser les sciences marines. La quatrième partie, beaucoup plus courte, révèle pourtant de manière efficace et pédagogique les richesses d’un monde maritime multifacettes illustré notamment pas les multiples fonctions culturelles, ludiques et pédagogiques des musées maritimes et la diversité des métiers de la mer. Enjeux économiques, énergétiques, géostratégiques, technologiques animent l’évolution des formations. Des changements en profondeur affleurent dans les métiers en lien avec la grande diversité d’utilisation du milieu marin qui mobilisent des compétences en sciences et techniques de la mer bien au-delà de l’exploitation par la pêche. Il est ainsi particulièrement mis en exergue que toutes les disciplines des sciences et techniques s’appliquent en milieu marin. Les contributions mettent en valeur les besoins de compétences dans les domaines de l’océanographie pour soutenir les capacités d’action et d’anticipation dans un contexte d’accélération des changements et des risques liés aux changements climatiques. La cinquième partie complète la réflexion en abordant les voies d’une économie maritime durable dans un contexte d’évolution rapide des enjeux géostratégiques et de pressions élevées sur la mer. Des points d’attention d’un grand intérêt sont soulevés avec le défi que représente la sécurisation des routes maritimes, notamment dans des zones stratégiques de haute densité de trafic. La véritable puissance serait-elle donc maritime ? Les espaces maritimes sont plus que jamais des lieux de conquête et d’affrontements. Les flottes sous-marines se développent et s’améliorent avec l’arrivée de nouvelles technologies. Un aspect aurait pu également être développé, celui de l’évolution de la criminalité en mer : un autre aspect de l’océan et des rapports de domination et d’influences qui se jouent par-delà les positionnements stratégiques des États et pèse parfois lourdement sur leur développement et leur stabilité. Des contributions spécifiques sur les enjeux géostratégiques de l’Arctique et sur le système de gouvernance de l’Antarctique auraient pu également venir avantageusement compléter la compréhension des menaces qui pèsent sur les équilibres planétaires en lien avec le système océan. Une question importante est soulevée concernant le positionnement de la France sur l’exploitation des minerais en haute mer avec le risque d’une marginalisation progressive sur le plan international. La difficulté est de conjuguer exigences éthiques et environnementales et enjeux géostratégiques et de développement économique pour une puissance maritime comme la France qui joue à cet égard un rôle central dans l’Union européenne. Enfin, la dernière partie de l’ouvrage nous livre des clés pour appréhender les défis prioritaires et soutenir une réflexion prospective. Une table d’exploration prospective Océan et Société à l’horizon 2030 présente l’ensemble des activités et des fonctions sociétales de l’océan. Une manière très concrète et illustrée de soutenir une synthèse ambitieuse.

Cet ouvrage, particulièrement bien construit et équilibré dans la présentation de connaissances et d’analyses issues de travaux disciplinaires et pluridisciplinaires élaborés, représente un apport important à la compréhension des multiples enjeux de l’océan dans une approche intégrée et non sectorisée. Cet effort collectif anime la démarche tout entière et nous conduit, notamment comme chercheur, à repositionner nos connaissances et à les questionner dans une démarche prospective dans laquelle l’océan est à la fois le sujet principal et le sujet annexe d’autres sujets fondamentaux comme l’adaptation au changement climatique, la transition écologique ou la sécurité environnementale. Il permet plusieurs niveaux de lectures et de réflexions en mettant à disposition un état de l’art des thématiques essentielles tout en proposant des analyses et des questionnements qui trouvent leur prolongement dans de nombreux domaines scientifiques en plein développement.

Agnès Michelot
(La Rochelle Université, UMR LIENSs, La Rochelle Université, France)
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De la génération. Enquête sur sa disparition et son remplacement par la production

Émilie Hache
La Découverte, 2024, 307 p.

Reclaim2 : avec cette anthologie de textes traduits de l’anglais (États-Unis principalement) et présentant des luttes de femmes sur des questions écologiques, Émilie Hache (Université Paris Nanterre) a beaucoup contribué à faire connaître en France l’écoféminisme et les liens entre la domination des femmes et celle de la nature, entre le patriarcat et le capitalisme.

De la génération, son nouveau livre, se situe à un tout autre niveau des études écoféministes. C’est une vaste enquête, anthropologique et historique, sur la façon dont les mythes de la génération, dans les sociétés païennes, ont été remplacés, dans la société chrétienne moderne et dans les sociétés industrielles, par ceux de la création et de la production.

Une fois que l’étude écoféministe a montré que l’association des femmes et de la nature dans une commune domination n’est pas une identification mais une forme de naturalisation, il reste quand même ce lien privilégié entre les femmes et la nature, toujours exposé à l’essentialisation. Il faut donc remonter en deçà de la période moderne et questionner plus profond. C’est ce que fait É. Hache en étudiant un certain nombre de rituels de fécondité et fertilité de la Grèce ancienne où les femmes jouaient le rôle principal. Ces rites ne célèbrent pas les puissances d’engendrement seulement féminines mais celles de la Terre entière. On a ainsi quitté, au fil de cette étude, les seules femmes pour aborder les mythes de la génération qui sont des mythes de renouvellement et de régénération de tout le vivant (chapitre 1).

Et ces mythes ne concernent pas exclusivement les femmes. Il existe même, très implantés en Grèce ancienne, des mythes d’autochtonie, où les hommes (mâles) jaillissent directement de la Terre, sans passer par le ventre d’une femme, si bien que celles-ci sont reléguées, par d’autres mythes, à n’être que des artefacts. Il en est ainsi du mythe de Pandore, première femme humaine façonnée dans l’argile par les dieux, qui, par curiosité, en ouvrant une jarre, a libéré tous les maux qui ont accablé les humains. Bien loin donc que, comme dans les mythes de la modernité, l’association des femmes à la génération les dévalorise, le monde grec tel qu’il est organisé par ces mythes se trouve être un monde où la génération a d’autant plus d’importance que celle-ci caractérise l’existence et la perpétuation de la Terre entière. C’est un monde genré, où la différence hommes/femmes, clairement reconnue, ne renvoie pas à la seule sexualité biologique, mais s’inscrit dans une vision du monde. De la seule relation dissymétrique homme/femme/nature, que révélaient les études écoféministes portant sur la modernité, on est ainsi passé, en partant en Grèce, à une cosmogonie centrée sur la génération (chapitre 2).

Les deux chapitres suivants présentent la disparition du monde de la génération orienté vers la subsistance, au profit de celui de la production qui entretient l’abondance. Le chapitre 3 est consacré à la façon dont, avec le christianisme, le mythe païen de la génération a été remplacé par celui de la création. É. Hache reprend ici la thèse de Lynn White Jr, qui trouvait, dans le récit biblique de la Genèse, la matrice de la transformation du rapport des hommes à la nature3. Créés à l’image de Dieu, les hommes se trouvent en surplomb, hors de la nature, ce qui leur donne tout loisir de la dominer. En reprenant cette thèse, elle en déplace l’accent, qui porte sur tous les monothéismes, vers le seul christianisme, et elle en élargit la portée car c’est tout une organisation ontologique qu’elle dégage. Le christianisme en ouvrant la voie du salut, comme véritable destination de l’humanité, va reléguer la génération, et, avec elle les femmes, du côté des seules choses terrestres. Le monde, une fois créé (et non pas continûment régénéré) subsiste sans qu’une intervention divine soit nécessaire pour le perpétuer, toute l’attention se déportant vers l’ouverture à l’éternité divine. À la place d’une cosmogonie (la génération), on trouve une théologie (de la création).

Le chapitre suivant relate le passage de la création (mythe religieux) à la production (mythe séculier de la société industrielle). La transition se fait par le concept d’économie, et É. Hache s’inspire dans cette présentation de celle d’Agamben4. Héritée de la Grèce (où l’oïkonomia désigne l’administration domestique), l’économie est réappropriée par les Pères de l’Église, qui en font un synonyme de la Providence, et y voient la sage dispensation par Dieu des choses naturelles. En s’en tenant au seul christianisme (laissant de côté les autres monothéismes), É. Hache peut se concentrer sur l’héritage grec de la patristique d’où résulte, dans la théologie chrétienne et la doctrine de l’Église, une série de complications. Car la génération, supplantée par la création ne disparaît pas, elle est confisquée par le mythe religieux qui transfère du côté de Dieu, des humains et de leur Église de nombreux attributs de la génération : c’est l’Église qui occupe la fonction maternelle, c’est le baptême qui sanctionne la véritable naissance, et autour de la paternité de Dieu, s’organise tout un réseau de parenté qui va transformer la société. Ce qui reste de l’ancienne génération est relégué à la seule sexualité biologique, assimilée à la corruption et au péché. Place est alors laissée à la production, au départ un synonyme de la création, qui en vient à désigner les activités humaines. Avec les physiocrates, l’économie de la providence se mue en gouvernement de la nature, et l’abondance prend la place de la subsistance. Première conséquence, la production, détachée des contraintes de perpétuation du monde, est illimitée comme les ressources naturelles. Deuxième conséquence : ce monde de la production est un monde « unisexe », c’est-à-dire masculin, au sens où l’on dit que, dans le langage, le masculin est neutre : il efface les femmes. Le monde de la production hérite en effet de la religion chrétienne l’idée que la différence sexuelle, réduite à sa dimension biologique, n’est pas une qualification devant Dieu. Au niveau séculier, cela donne la réduction de la diversité des genres à l’indistinction d’individus sans qualité. La domination masculine peut se présenter comme universelle, les femmes ne sont différenciées par leur rattachement à la nature que pour être mieux dominées.

Ce mythe de la production, constate É. Hache, s’étant révélé désastreux, il est temps de sortir des rêves d’opulence des économistes pour prendre en charge les conditions de subsistance indispensables à la perpétuation de l’habitation terrestre. Mais il n’est pas question insiste-t-elle, de revenir en arrière au monde genré, mais extrêmement hiérarchisé, patriarcal, qu’était le monde grec. Ne se trouve-t-on pas, alors, dans une impasse ? Soit on a affaire à un monde organisé autour de la génération/régénération, garantie de la poursuite des fonctions vitales, un monde genré, mais soumis à l’inégalité et à la domination patriarcale. Soit il s’agit du monde de la fausse égalité unisexe de la modernité, monde de la production qui court à sa perte. Ne peut-il donc exister d’autre égalité que celle de la rivalité entre individus indifférenciés ? C’est bien cette question de la pluralité de formes d’égalité qui ne peuvent être réduites à la seule égalité issue des Lumières et qui, si elles ont existé en dehors de la modernité, ne sont pas irrémédiablement passées, que l’anthropologue et économiste David Graeber a rencontrée dans nombre de ses enquêtes et tout particulièrement au cours de celle qu’il mène avec David Wengrow, dans son dernier livre Au commencement était5. Reprenant sa démarche, É. Hache pose à D. Graeber, dans le chapitre 5, la question que celui-ci ignore, celle du rapport que ces autres formes d’égalité entretiennent avec la dimension du genre. Il s’agit alors de s’interroger sur le matriarcat. A-t-il jamais existé, comme le prétendait Blaise Bachofen au XIXe siècle (suivi sur ce point par Friedrich Engels) ? Non, répond É. Hache, qui en démonte la fabrication. Et, de toute façon, pourquoi faudrait-il substituer les femmes aux hommes ? Rien ne montre que leur domination serait préférable, sauf à leur supposer une bonne nature (ce qui reviendrait à les essentialiser). Elle explore donc ce qui correspond à la filiation matrilinéaire (c’est-à-dire par les oncles maternels). Prenant parti dans des débats d’anthropologues à ce sujet, elle retient que ce type de filiation a pour résultat de ne pas placer la relation biologique entre le père et la mère au centre des relations de parenté, mais qu’à partir des relations entre frère et sœur s’organise un groupe de parenté beaucoup plus large et moins hiérarchisé. Surtout, cela va de pair avec un autre rapport à l’appropriation de la terre qui tient plus des communs que de la propriété exclusive. D’autres formes d’égalité notamment entre hommes et femmes sont concevables : on peut échapper au couple hiérarchie patriarcale/rivalité compétitive entre individus substituables.

On peut donc espérer sortir de la modernité, ou, plus exactement, nous sommes en train d’en sortir. C’est ce qu’étudie le sixième et dernier chapitre. Il s’organise autour de trois thèmes : le premier est celui de l’adjonction de la domination coloniale aux relations du capitalisme avec la Terre comme avec les humains (l’auteure reprend ici les thèses décoloniales de Malcom Ferdinand sur la nécessité de penser ensemble fracture coloniale et fracture environnementale6) et les deux autres concernent les deux types de relations qui émergent, d’une part, de nouvelles formes de parenté en train de se mettre en place et, d’autre part, de nouveaux rituels accompagnant une sorte de religion de Gaïa. Alors que le christianisme, religion de paix à ses débuts, a été transformé par le projet colonial (que É. Hache fait remonter aux Croisades) en religion de conquête, il lui faut donc renoncer au statut d’exception qu’il s’est accordé parmi les autres religions, qu’il fasse la paix avec elles et accepte leur égale dignité. En étant libéré des injonctions de l’Église sur la procréation et les rapports du couple, on peut alors accueillir de nouvelles formes de parenté qui ne s’en tiennent pas à la seule cellule familiale, mais peuvent s’étendre au-delà des séparations de genre et même d’espèces.

Tout cela donne un livre extrêmement stimulant qui montre la richesse et la nouveauté des questions que soulève la connexion de la question du genre avec la question écologique. Mais l’ampleur de sa perspective situe la réflexion de É. Hache à un niveau de généralité qui l’expose à des raccourcis parfois contestables. Il en est ainsi de la façon dont l’économie politique d’aujourd’hui hérite de la conception de l’économie divine de la patristique grecque : une histoire historiquement plus fine de ce même parcours, comme celle d’Arnaud Orain7, montre qu’il n’est ni direct, ni linéaire, ce qui rend la continuité du religieux au séculier beaucoup moins assurée. D’autant que le parcours ne s’arrête pas là : en ne parlant que des physiocrates, É. Hache laisse de côté Adam Smith et la notion de travail. Quand des écomarxistes, comme Paul Guillibert8, ou des spécialistes des droits de la nature, comme Camille de Toledo9, proposent de surmonter le hiatus entre les hommes et la nature en reconnaissant un travail dans les activités de celle-ci, on ne peut que regretter que É. Hache n’ait pas examiné cette notion. Son livre met-il en opposition non seulement génération et production, mais aussi génération et travail ? Les activités naturelles peuvent-elles être considérées comme un travail ?

Surtout, ce qui est impressionnant, c’est l’importance qu’elle accorde à la religion. Le livre repose sur deux convictions : l’objet de l’anthropologie, ce sont les relations de parenté qui tissent les relations entre les êtres, et la religion n’a pas disparu de la modernité. On ne peut attendre de véritable changement que de leur transformation conjointe. Mais quelle prise ces niveaux donnent-ils à l’action politique ? Il n’en est pas question. Pourtant, l’apport de Reclaim ne se trouve-t-il pas dans l’importance que le livre attache aux mouvements écoféministes et à la forme nouvelle de politique qu’ils mettent en œuvre ? Dans sa préface à Reclaim, É. Hache constate que « la force de l’écoféminisme est d’avoir réussi à retourner cette association négative des femmes à la nature [...] en objet de revendication politique qui concerne potentiellement tout le monde10 ». De la génération explore cette relation positive et y fait place aux hommes, mais la politique disparaît du rapport établi entre religion et parenté.

Catherine Larrère
(Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, UMR Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne, Paris, France)
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Comment habiter notre planète. Une lecture d’Avatar

Perig Pitrou
Presses universitaires de France, 2025, 227 p.

Le présent ouvrage a la grande qualité de réunir les images et les corps autour de la question de l’habitabilité pour « socialiser l’expérience individuelle des images ». Comment faire expérience collective à partir d’une expérience intime de l’image, et comment inscrire cette expérience dans une dimension anthropologique ? Objectif précieux, à l’heure où l’une des zones à défendre les plus cruciales est celle de nos imaginaires collectifs.

Ce livre est un léger pas de côté de l’anthropologue Perig Pitrou, qui éclaire ici le célèbre blockbuster Avatar à la lumière de sa discipline. Familier des projets interdisciplinaires autour des activités de figuration au cinéma (notamment avec Teresa Castro), l’auteur nous offre cette fois-ci une analyse hybride en son nom, où les deux premiers volets d’Avatar deviennent un « terrain » ethnographique, voire un laboratoire d’expérimentation des théories anthropologiques, produisant ainsi une forme astucieuse qui associe vulgarisation scientifique et élaboration d’une recherche en cours.

Le point de départ de P. Pitrou est à la fois théorique et éthique : Avatar est une « expérience anthropologique » qui peut fournir certains enseignements sur nos manières de « socialiser les pouvoirs de la nature » ainsi qu’inspirer des manières d’habiter fondées sur « la construction d’alliances » et une éthique du soin, plutôt que sur l’exploitation des ressources. Le cadre de l’ouvrage est clair : il ne s’agit pas de débattre sur le fond ou la forme proposée par les films Avatar, mais bien d’y relever ce qui concerne les relations entre corps humains, dispositifs techniques et milieux. C’est une poursuite par d’autres moyens du projet anthropologique de l’auteur tel qu’exposé dans Ce que les humains font avec la vie11. En effet, il en reprend les concepts clés, par une application très (très) méthodique, comme une mise à l’épreuve, voire, par moments, une mise en scène de la théorie par l’entremise d’une fiction de cinéma. L’auteur reprend les quatre axes de l’anthropologie de la vie pour structurer son propos, à savoir : (1) l’ethnologie des populations autochtones ; (2) les Science and Technology Studies (STS) ; (3) l’anthropologie de la biopolitique et de l’ordinaire ; (4) l’anthropologie de la nature et de l’écologie. Il combine à cela ses recherches interdisciplinaires actuelles sur la vie extraterrestre (PEPR Origines) et la ville métabolisme (chaire PSL), ce qui contribue d’ailleurs fortement à l’originalité conceptuelle de l’ouvrage : une forme d’anthropologie extrémophile qui se pense non seulement au-delà de l’humain, mais aussi par-delà le terrestre et ses terrains habituels. L’ouvrage se décline en quatre chapitres qui suivent les quatre axes mentionnés ci-dessus, structure que je réitère à ma façon afin de faire ressortir les éléments centraux et apporter quelques réflexions critiques en dialogue.

(1) L’ethnographie et le test du miroir

Le projet de l’auteur s’appuie d’abord sur un thème explicite du film : un blanc découvre une culture indigène qu’il apprend à connaître et même à maîtriser. Bien que les finalités ne soient pas les mêmes entre le héros blanc qui devient chef de guerre et l’ethnologue qui devient spécialiste d’une culture, il découle de ce principe narratif une analogie évidente avec la démarche ethnographique classique et les principes fondamentaux de l’anthropologie : la méthode comparatiste et le changement de perspective. Ainsi Avatar devient une illustration efficace des bases méthodologiques et théoriques de l’anthropologie, permettant à l’auteur d’évoquer une bibliographie pointue et variée, qui, bien que limitée généralement à une phrase (du fait des limites inhérentes à ce type d’ouvrage), a l’avantage de se faire connaître auprès d’un public non spécialiste. P. Pitrou revient en particulier sur des concepts centraux dans son cheminement intellectuel, comme celui de métapersonne (cf. Marshall Sahlins), ou des termes souvent mal conceptualisés, comme la notion de technique, qui loin de se restreindre au domaine des objets et de la technologie, touche aux domaines des corps (cf. Marcel Mauss) et du vivant (cf. Florence Brunois-Pasina, Stefan Helmreich…). L’auteur décrit, en suivant le courant de la fiction, les différentes étapes par lesquelles passe le « moi » de l’ethnographe/héros (« socialisation du sujet », « processus de subjectivation », « processus d’acculturation », « identité écologique »…), sans oublier le « moi » colonial dont les rapports de pouvoir peuvent se trouver en arrière-plan de l’anthropologie classique comme du film. En mobilisant habilement la typologie incontournable de Philippe Descola qui permet de catégoriser les manières de faire société avec la nature, P. Pitrou rappelle par l’intermédiaire d’une fiction populaire occidentale qu’il existe bien des « concepts vernaculaires de la vie », cette dernière ne se limitant pas à la définition donnée par l’ontologie naturaliste qui prédomine en Occident et dont Avatar représente une réflexion singulièrement trouble.

(2) Les techniques du double

On peut s’étonner que ce trouble construit par un film fasciné à la fois par le militaro-industriel et l’écologique, avec son lot de stéréotypes narratifs et ethnographiques, soit peu conceptualisé par l’auteur. Dépassant le domaine de la critique de cinéma, il touche directement le propos anthropologique central : les relations entre corps et environnements à travers les techniques (technologiques, corporelles et vivantes). Ces relations font pourtant l’objet du chapitre 2, qui adopte la posture des STS, appliquée en particulier à la notion de double : dédoublement par l’intermédiaire d’artefacts technologiques, de bio-objets, d’interactions interspécifiques, ou par les techniques rituelles, notamment de réincarnation, selon que l’on est humain ou Na’vi. Cette thématique du double pour penser les liens entre les corps est prolongée par une reconstitution des liens de parenté – thème classique de l’anthropologie s’il en est – dans la communauté Na’vi, jusqu’à suggérer un schéma structuraliste (un peu littéral) pour les lignages des protagonistes principaux. C’est dans de tels passages que l’ouvrage se heurte aux limites de son cadrage conceptuel (refus de l’approche esthétique) : tel un angle mort de l’ouvrage, les opérations de figuration propres au terrain en question (le film) manquent. Le peuple Na’vi qui « habite » Pandora est avant tout un peuple d’image et non l’image d’un peuple. Autrement dit, les Na’vi sont des figures dans une image avant d’être des doubles de corps dans un milieu ; et cette différence importe – autant pour l’esthétique que pour l’anthropologie. La théorie des liens de parenté tourne à vide en cherchant à s’appliquer aux personnages, au lieu de traiter de la genèse réelle des figures à travers des formes de remédiation (formes de filiations ou même de phylogénies). Pris au sérieux, ce terrain cinématographique aurait très certainement fait bouger les lignes de l’anthropologue (tel que pouvait le laisser entendre la notion d’« opérateur anthropologique » qui caractérise le cinéma en introduction). C’est un axe qui aurait permis d’approfondir une approche cruciale rappelée par l’auteur : celle d’aborder « la vie comme un pouvoir » et donc de s’intéresser à la circulation de l’énergie vitale. Celle-ci « devient intelligible, non comme un phénomène biologique, mais comme une réalité sociale », or le cinéma avec ses processus de figuration et de conversions énergétiques est un terrain exemplaire pour cet objet d’étude, en tant que dispositif technique actif, et pas seulement en tant que forme passive qui raconte des phénomènes anthropologiques.

(3) Anthropologie de la vie suspendue

Le chapitre 3 insiste pourtant sur la nécessité des dispositifs techniques pour assurer les liaisons corps-milieux, mais toujours à partir du récit : les formes d’architectures, de transports et d’armes permettent de comparer humains et Na’vis dans leurs manières de socialiser les pouvoirs de la nature, les premiers fondant leur rapport aux environnements sur des techniques artificielles (prothèses, séparation intérieur/extérieur…), tandis que les seconds les fondent sur des techniques rituelles (du corps, des formes vivantes), la « voie de l’eau » devenant l’image finale d’une alliance idéale. Un des passages les plus intéressants concerne la mise en perspective apportée par la dimension exo-terrestre, notamment les systèmes support-vie, que l’on voit dans le film et qui sont utilisés en milieux inhabitables aujourd’hui (espace, grands fonds). L’auteur propose alors un renversement éclairant : si jusqu’alors l’anthropisation des milieux avait consisté en une externalisation des fonctions biologiques dans des artefacts, maintenant « les fonctions biologiques sont comme internalisées par les systèmes support-vie ».

(4) En-quête du hors champ

L’ouvrage inspire une conception du futur et du passé comme biens culturels du présent, autrement dit, comme phénomènes politiques, en lutte dans un monde d’images à la fois intime et collectif. L’auteur nous rappelle dans le dernier chapitre que les films Avatar sont aussi – et peut-être eût-il fallu le poser en premier – des films de guerre, avec toute l’ambiguïté associée à l’esthétisation de la dramaturgie militaire et l’effet immersif construit par le film. Au milieu de cette guerre coloniale avec ses narratifs stéréotypés dans laquelle nous, spectatrices et spectateurs, sommes embarqués sensoriellement, Avatar met en scène des formes de bioéconomie (la chasse au liquide cérébral des tulkun) qui sous-tendent des biolégitimités (cf. Didier Fassin) instaurant des hiérarchies de droit à l’existence, institué par une nécropolitique (cf. Achille Mbembe), autre nom qui peut être donné au capitalisme colonial. L’auteur suggère que le film instaure malgré tout une autre voie, une cosmobiopolitique incluant l’ensemble des formes vivantes dans un tissu social qui prend soin des fragilités individuelles et qui s’appuie sur le buen vivir à hauteur de la vie ordinaire. Pour finir, P. Pitrou, sollicitant rapidement la notion d’image-temps de Gilles Deleuze, envisage l’expérience spectatorielle du film Avatar comme le souvenir collectivement reconstruit d’un bien vivre en commun. Les implications passées de l’auteur dans des cycles de projections suivis de débats jouent sans doute un rôle important dans l’objectif central et réussi de l’ouvrage de proposer un espace de dialogue autour des images et de ce qu’elles peuvent produire sur nos manières collectives de construire des mondes et de (co)habiter notre planète. Cependant, j’ai regretté que le cinéma en tant que forme anthropologique véritablement pensante et agissante soit resté continuellement hors-champ. L’auteur oscille entre le making-of (l’histoire de la fabrication du film) et le pro-filmique (ce qui se déroule devant la caméra), sans jamais aborder le filmique (le film en tant qu’opération de figuration, en tant que médium), alors même que c’est dans cet espace filmique que pourrait se jouer une dimension anthropologique passionnante qui résonne avec ce que l’auteur décrit d’Avatar par ailleurs : l’investigation figurale des transformations anthropologiques. Pour ce faire, il aurait fallu prendre plus au sérieux la proposition de départ en faisant une anthropologie d’un peuple de figures et non l’anthropologie d’un peuple figuré. C’est alors moins le Lévi-Strauss du Totémisme aujourd’hui et des Structures élémentaires de la parenté qui était à mobiliser que celui de La voie des masques ; et c’est moins l’héritage des catégories de Descola qui permettrait d’aborder ce peuple-figure que celui du perspectivisme, comme chez Viveiros de Castro ou encore Roy Wagner. Peut-être, comme l’indique l’auteur en conclusion, cela suivra sur d’autres films, ou se discutera.

Jérémie Brugidou
(CNRS, UMR PRISM, Marseille, France)
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Notre nouvelle nature. Guide de terrain de l’Anthropocène

Anna Lowenhaupt Tsing, Jennifer Deger, Alder Keleman Saxena, Feifei Zhou
Seuil, 2025, 519 p.

Ce livre est un ouvrage majeur pour la réflexion sur le monde qui vient et sur la science qu’il faut en faire. Le matériau sur lequel il s’appuie se trouve dans le Feral atlas accessible en ligne. Cet atlas présente une septantaine d’études de cas accompagnées de représentations cartographiques, artistiques, vernaculaires ou savantes qui sont autant de modes d’approche de l’Anthropocène. Il est proposé par quatre autrices : Anna Tsing est une anthropologue de l’environnement bien connue notamment pour Le champignon de la fin du monde mais également dans les études féministes ; Jennifer Deger est aussi anthropologue de l’environnement avec un intérêt particulier pour l’usage des médias numériques ; Alder Keleman est une spécialiste des liens entre agriculture, biodiversié et alimentation dans les sociétés andines ; Feifei Zhou est une créatrice visuelle de représentations multidimensionnelles des espaces. Ce sont elles qui ont coordonné le Feral Atlas et elles proposent ici la méthode qui a été la leur.

Le point de départ (première partie) consiste à identifier un patch. Le terme est emprunté à l’écologie où il désigne un espace composé d’espèces en interaction, espace qui fait partie d’un écosystème dont il participe de la dynamique. C’est donc le lieu, l’unité de base pour l’observateur, là où peuvent s’observer les interactions interspécifiques. Là aussi où peuvent s’observer les bouleversements induits par l’Anthropocène. Ici se présente la féralité. Habituellement est dite férale l’espèce qui échappe au monde humain et se retrouve dans la nature : le haret ou chat sauvage qui s’est échappé et vit dans la forêt est dit féral. Le concept est élargi à tout ce qui est rejeté dans l’environnement par l’activité humaine, déchets, oxyde de carbone… ou déplacé d’un espace à l’autre comme les espèces cultivées, ou les espèces sauvages qui accompagnent les transports de biens.

À l’échelle des patchs identifiés peuvent alors se repérer les ruptures (deuxième partie) induites par les modernisations, ruptures qui découlent souvent des infrastructures de transport, de production agricole ou énergétique. Ces ruptures ont à la fois pour effet de détruire des mondes et d’en susciter d’autres. Il s’agit alors (troisième partie) de faire l’histoire de ces mondes mais ce sont des histoires qui sont à la fois naturelles et humaines, car ces nouveaux mondes souvent dangereux et imprévisibles émergent des articulations entre histoires humaines et histoires des espéces vivantes qui échappent à leur contrôle. Pour saisir ces articulations il faut – c’est la quatrième partie – une épistémologie ou plutôt une manière de relier des connaissances hétérogènes. Et enfin la dernière partie envisage – à partir d’un exemple – le type de pratique qui pourrait mettre en relation active des mondes humains qui ont chacun leurs liens spécifiques à ces nouvelles natures.

L’ouvrage ne perd pas de temps à discuter le concept d’Anthropocène : on peut aussi l’appeler terra-transformation tant il est patent que la conquête et l’arraisonnement colonial, puis capitaliste ont profondément changé la vie sur terre. Et le sujet c’est bien la vie sur Terre, non la géologie, l’hydrologie ou le seul climat.

Cette période historique que nos manuels scolaires continuent d’appeler l’époque des Grandes Découvertes est ici nommée Invasion. Ce n’est pas anecdotique, cela traduit un changement de point de vue. Celui qui a été découvert a été envahi… Mais le plus important : il s’agit d’une invasion multi-espèces. Nous sommes invités à prendre ainsi le point de vue des espèces non humaines, animaux, végétaux, bactéries, microbes, virus… ou plus exactement à les prendre en compte comme des agents actifs d’une Histoire qui accouche d’une nouvelle Nature.

Ce livre est parfois ironique. Il prend, sans emphase, le contrepied d’une vision occidentalo- centrée de l’histoire. Il montre non seulement les dégâts provoqués par la colonisation et l’emprise capitaliste sur le monde mais aussi l’entêtement et l’aveuglement de ceux qui, voulant combattre un champignon parasite, installent des plantations qui favorisent le champignon…

Notre appréhension de l’Anthropocène repose sur des représentations à des macro-échelles, souvent à l’échelle planétaire : augmentation de la température moyenne, nombre d’espèces disparues ou en voie de disparition, ou à l’échelle de macro-régions : rétrécissement des glaciers, intensification des typhons tropicaux, avancée des déserts… Tous ces phénomènes annoncent un autre monde, et toutes ces alertes pointent des menaces globales (au sens de planétaires). L’ouvrage de Tsing et al. déplace le regard. Sur le présent, laissant entrevoir un futur inquiétant ; sur le local parce que le global se constitue à partir de multiples localités. Et il ne s’agit pas de considérer, comme trop souvent depuis la Club de Rome, la nature comme un ensemble de stocks menacés, mais comme un monde vivant, comme des mondes vivants.

L’approche par les patchs consiste à partir de n’importe quel être naturel et à se demander quel est son espace de vie et de développement. Comment interagit-il avec l’existant ? À quelle échelle ? À quel rythme ? Et comment se transforme-t-il ? Il ne s’agit pas de dresser un grand tableau des extinctions mais de suivre localement des processus, des devenirs, des histoires locales, des déplacements. Ils peuvent être très petits comme une porcherie industrielle où l’usage massif d’antibiotiques stimule l’antibiorésistance qui se disperse ensuite. Ou ils peuvent être très grands comme la mer Noire s’il s’agit de l’impact des méduses, introduites fortuitement par les bateaux, sur les populations de poissons. Le patch est une méthode : il s’agit de suivre les manières dont les êtres féraux transforment les milieux et se transforment dans de nouveaux assemblages écologiques.

Le patch, comme méthode, implique une autre manière de représenter et donc de cartographier. Il s’agit de dépasser la simple représentation géographique des états, construite à partir d’un point de vue souvent extérieur et distant, pour saisir les mouvements, les déplacements et les remplacements, les recompositions, et finalement l’extrême hétérogénéité de cette nouvelle nature.

Les infrastructures sont cruciales dans le déploiement de cette nouvelle nature. Les chemins de fer développés dans le golfe du Bengale réduisent la circulation de l’eau indispensable aux rizières et, in fine, favorisent le développement de la jacinthe d’eau. Celles des transports déplacent des espèces végétales mais aussi des bactéries, des champignons, des composants chimiques. Celles de gestion des déchets les accumulent et les dispersent. L’ouvrage identifie ce qui est désigné comme les provocateurs, c’est-à-dire les actions (brûler, jeter, grillager, prendre, lisser, entasser, pomper...) qui composent l’arsenal des forces qui viennent bouleverser les premières et secondes natures. Parmi elles, la plantation joue un rôle particulier parce que non seulement elle déplace et introduit, mais aussi parce qu’elle crée de vastes espaces écologiquement simplifiés qui favorisent les colonisations et les proliférations.

L’analyse de nombreux cas indique des processus plus inquiétants. C’est que ces espèces se modifient dans ces nouvelles conditions. Un inventaire pourrait aussi être fait de ces capacités, de ces qualités férales. Ainsi la jacinthe d’eau, à laquelle s’offrent désormais de vastes espaces homogènes, modifie son mode de reproduction. Cet inventaire serait celui des transformations qu’accomplissent ces nouvelles natures (contaminer, envahir, étouffer, s’hybrider…). À ces puissances naturelles les sociétés industrielles répondent à leur manière. Les fongicides sont là pour détruire la puissance des champignons, mais ceux-ci développent des résistances et réenvahissent champs et hôpitaux… Ces qualités férales se déploient en bénéficiant des possibilités qu’offrent les infrastrucures.

Il faut alors reconsidérer le temps et l’espace. Le temps parce qu’il y a une multiplicité de temporalités, chaque espèce férale ayant sa propre dynamique. L’espace parce que chaque espace est lui-même une nouvelle dynamique d’assemblage d’espèces et de coexistence, y compris avec les humains. Un concept clé est ici celui d’articulation. En anthropologie, il désigne la réorganisation simultanée des pratiques occidentales (colonisatrices) et des pratiques sociales locales comme, par exemple, la réorganisation politique des royaumes qui négocient les esclaves convoités par les colons. L’autorité du roi n’est pas mise en cause ; elle ne repose plus sur le lignage mais sur les fusils fournis pas le colon en échange des esclaves. L’articulation, c’est le moment où l’interaction entre espèces, entre pratiques humaines et milieux écologiques produit du nouveau, inaugurant de nouvelles trajectoires, de nouvelles histoires. L’articulation qui produit le changement peut disparaître mais chacun, irrémédiablement transformé, poursuivra désormais sa nouvelle histoire. Cela s’applique aussi de manière féconde en même temps aux mondes sociaux et aux mondes naturels.

Cette approche invite donc à considérer les situations comme des entremêlements d’histoires différentes, et donc à renoncer à un point de vue unique. Cela implique une autre manière d’envisager la recherche. La partition entre sciences naturelles et sciences sociales laisse souvent dans l’ombre ces articulations. Mais il n’y a pas de recette pour combiner les connaissances et il faut pratiquer ce que les auteurs appellent l’empilement des savoirs. C’est au cas par cas, localement et pour un temps donné, qu’il faut saisir la manière dont s’articulent des dynamiques hétérogènes et irréductibles. La difficulté d’accorder des savoirs différents tient souvent à l’hétérogénéité des cadres spatiotemporels des disciplines : la méthode des patchs appelle à rapporter les savoirs à l’échelle des êtres dont il s’agit et oblige chaque savoir à préciser sa pertinence locale. Cela n’interdit pas le recours au laboratoire, ni à la génomique ni à la modélisation mais contraint à identifier les articulations pertinentes.

Dans les pratiques scientifiques qu’il faut renouveler, il y a une place importante, voire cruciale, à donner aux expériences que les populations humaines font des changements qu’elles subissent et donc une attention à accorder aux perceptions, sensorielles autant qu’intellectuelles, des ruptures parce qu’elles créent elles-mêmes des différences, infléchissent les trajectoires socio-écologiques des territoires.

Raconter des histoires, être attentif aux détails, faire place au sensible, faire voir plusieurs points de vue, accepter l’ambiguïté, ces dispositions sont indispensables pour saisir la complexité et l’émergence d’un monde nouveau. Pas étonnant qu’il soit l’œuvre d’un groupe de femmes.

Marc Mormont
(Université de Liège, Unité SEED, Arlon, Belgique)
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Dans le vert des cartes. Agriculture et environnement au Brésil

Ludivine Eloy
Presses universitaires de Rennes, 2025, 267 p.

Cet ouvrage de Ludivine Eloy (CNRS, UMR ART-Dev, Montpellier, et chercheuse associée au Centre de développement durable de l’université de Brasilia), composé d’une préface, d’une introduction et de quatre chapitres, analyse les espaces périurbains de la région de l’Amazonie et interstitiels du soja dans la région de la savane brésilienne (Cerrado). Autrement dit, il analyse le Brésil rural profond où prédominent la vulnérabilité, la précarité sociale, la crise socio-environnementale dont les acteurs clés sont des Amérindiens, des quilombolas12, des paysans et de grands producteurs de soja.

Le premier chapitre traite de la position théorico-méthodologique de l’autrice qui consiste à explorer le concept de « marge », compris comme un espace situé au-delà d’une périphérie et ainsi marqué d’une « certaine manière par l’archaïsme ». L’autrice précise qu’en géographie, la marge « signifie un espace en bordure et qui implique l’idée d’espace vide ». Dans les espaces de la marge vivent les populations traditionnelles. Concept dont le sens est polysémique et s’oppose à la modernité. Les acteurs considérés comme traditionnels utilisent un système agricole d’abattis-brûlis. Ce sont des acteurs qui agissent en marge de l’économie de marché régionale et sont souvent présentés, selon l’autrice, de manière réductrice dans la littérature scientifique. Elle critique l’approche décoloniale qui explore les racines coloniales, formes d’expansion du capitalisme, en y voyant la manifestation d’un populisme, dans la mesure où cette approche exalte l’autonomie et la résistance des populations traditionnelles. Elle défend la nécessité de dépasser les lectures dichotomiques de la réalité parce que l’expansion de l’agro-industrie engendre une résistance, mais aussi des formes de collaboration dans les marges. En tant qu’agronome et géographe, l’autrice propose un travail interdisciplinaire qui s’inspire de la sociologie, de l’anthropologie et de la géographie sociale. Empiriquement, elle réalise un travail individuel et collectif en partenariat avec des ONG du mouvement socio-environnemental dans une démarche interactive et comparative. Elle s’intéresse à des objets situés à l’interface du sauvage et du cultivé, combinant des méthodes d’analyse qualitative et quantitative.

Les chapitres 2 et 3 présentent les résultats de la recherche. Dans le chapitre 2, l’autrice analyse les marges de l’Amazonie, et dans le chapitre 3, celles de la région de la savane brésilienne (Cerrado). Selon elle, « parallèlement à la déforestation, l’Amazonie connaît une croissance démographique et une urbanisation sans précédent ». Face à ce phénomène, elle constate l’existence de systèmes agricoles traditionnels et une réorganisation d’espaces de vie motivée par des innovations techniques, sociales et territoriales mises en place par des familles originaires de communautés locales. Dans cet espace, la mobilité circulaire et la dispersion des résidences, typiques du mode de vie des populations amazoniennes, sont la règle. Des familles d’Amérindiens quittent leurs communautés pour vivre dans des maisons individuelles. Ces populations, depuis 1970, migrent vers de petits centres urbains à la recherche de travail. Le fait de résider dans un espace urbain, cependant, ne se substitue pas à la vie dans le territoire de la forêt. Les deux, au contraire, se complètent du point de vue social et économique. Le phénomène de la mobilité constitue une forme d’adaptation qui implique la diversité dans la production d’aliments et la circulation de plantes cultivées. Dans ce contexte de mobilité entre petits centres urbains et forêts, on observe des formes de tension due à l’augmentation des inégalités. L’espace de la marge amazonienne est marqué par une agriculture d’abattis-brûlis qui garantit la sécurité alimentaire et la sauvegarde de la biodiversité. Cette agriculture, cependant, est condamnée par des politiques publiques associées à la modernisation agricole, dont les systèmes intensifs sont réputés comme plus productifs, dans la mesure où ils intensifient la production et sont considérés, par les acteurs en général, comme une solution au problème de la déforestation. Les lieux, considérés « marge des marges » privilégient plutôt, au travers d’intenses débats, les savoirs en faveur de l’hybridisme et de la coexistence de différents systèmes productifs. L’analyse met en évidence « les disjonctions entre politique publique et pratiques locales », qui, elles, favorisent la coexistence de pratiques agricoles. Cette constatation permet de dépasser, dans le cadre analytique, « des dichotomies entre espaces vierges et cultivés, espaces anthropisés » et de relativiser la distinction entre population traditionnelle et colons du front pionnier13.

Dans le chapitre 3, l’autrice analyse les interstices du soja dans la savane brésilienne (Cerrado). Le biome de la savane brésilienne est formé de savanes boisées où sont cultivés plus de 50 % du soja brésilien. Cet espace est principalement occupé par des Amérindiens, des quilombolas et autres populations traditionnelles. Ils survivent dans les interstices de la production du soja et sont interprétés par la littérature comme résistants à l’expansion de l’agro-industrie. Ils pratiquent une agriculture dans les marges de la monoculture du soja qui, à l’origine, a été introduite par des agriculteurs venus du Sud (Rio Grande du Sud, Paraná et São Paulo). Ces derniers se sont installés en priorité sur les plateaux, comme dans l’ouest de l’État de Bahia. L’autrice analyse la dynamique des systèmes agricoles traditionnels caractérisés par une agriculture sur brûlis. « On constate l’existence d’îles de biodiversité dans une mer de monoculture ». La préoccupation environnementale pour la savane brésilienne est arrivée plus tardivement que pour l’Amazonie. Lorsque furent créées les Unités de Conservation, un paradoxe est apparu : d’un côté, de grandes zones de culture, de l’autre des zones préservées. Dans ces terres où sont élevés des bovins, on pratique encore les brûlis pastoraux. La population traditionnelle cohabitant avec les producteurs de soja incorpore de manière sélective les innovations des grandes surfaces de production, alors même que, tout en étant reconnus par les mouvements écologiques, les savoirs traditionnels sont discrédités par la logique de l’agriculture industrielle. Il faut attendre les années 2000 pour que les alternatives écologiques se multiplient à la faveur de la reconnaissance des savoirs traditionnels et de la résurgence des pratiques de l’abattis-brûlis. Les pratiques de gestion intégrée du feu, inspirées par le modèle anglosaxon, sont progressivement expérimentées, même si l’impact de l’usage du feu fait encore l’objet de controverse.

Le chapitre 4 porte sur la dégradation environnementale dans les marges. Dans ce chapitre, l’autrice analyse des points centraux liés à la question environnementale. Une première question aborde les savoirs environnementaux dans les zones rurales. Elle explique que les connaissances scientifiques et les savoirs traditionnels locaux obéissent à des critères différents d’évaluation, ce qui tend à remettre en question les connaissances pratiques identifiées sur le terrain. Les sciences environnementales sont au service de l’agriculture industrielle sous l’effet du lobby de l’agrobusiness et de son alliance avec un groupe de chercheurs qui produisent de fausses controverses liées au rôle du climat et de la déforestation dans la dégradation environnementale. Une certaine confusion règne également avec la critique de l’écologie politique qui, selon l’autrice, politise son interprétation scientifique de la question environnementale en la basant sur une épistémologie critique du capitalisme. Tous ces acteurs prônent l’« intensification écologique » en y voyant une autre façon de contrôler la dégradation, dans la mesure où elle associe intensification de la monoculture et conservation des zones de végétation naturelle. Or, on constate que l’intensification productive ne diminue pas nécessairement le taux de déforestation. Pour ces défenseurs de l’intensification écologique, le problème de la dégradation environnementale vient des changements climatiques et non de la déforestation. Dans le contexte de la variation climatique, le problème de la sécheresse et la nécessité de politiques environnementales d’irrigation sont mis en avant. La naturalisation du problème climatique exempte ainsi les producteurs de soja de leur responsabilité quant à l’épuisement de l’eau causé par l’expansion de la monoculture. Une autre culture en expansion, comme le palmier à huile, trouve, elle, sa justification dans la nécessité de produire des biocombustibles pour remplacer les combustibles fossiles. Ainsi, il est possible d’acquérir de grandes surfaces pour développer une agriculture industrielle et conserver des forêts, mais ailleurs.

Dans la conclusion, l’autrice propose une « réflexion sur les processus de développement agricole et l’analyse des politiques socio-environnementales au Brésil à partir de la notion de marge ». Il faut préciser qu’il ne s’agit pas d’un travail sur le développement agricole au Brésil, comme le suggère le titre, mais d’une recherche sur le développement de deux espaces d’un monde rural profond, situé en Amazonie et dans la région de la savane brésilienne. Le livre est très bien construit, suivant une séquence qui explicite la méthodologie, les résultats de la recherche et la conclusion. Le lecteur appréciera sa rigueur scientifique, accompagnée d’explications détaillées, de graphiques, de tableaux et d’illustrations avec des photos en couleur. Prises de position et découvertes de la recherche s’appuient sur une vaste bibliographie. Il s’agit d’un travail à la fois individuel et collectif. Individuel, parce qu’il se nourrit d’une thèse de doctorat ainsi que d’une recherche élargie réalisée postérieurement, et collectif parce qu’il inclut des étudiants et des participants d’ONG du mouvement socio-environnementaliste.

L’analyse à partir de la notion de marge ainsi que les méthodes de recherche sont singulières dans le cadre de la géographie. L’autrice, en tant qu’agronome et géographe, recourt à différents domaines de connaissance, dans une approche multi et interdisciplinaire s’inscrivant dans les recherches sur le développement.

Une des questions abordées est celle de l’agriculture sur brûlis. De nombreux travaux sur l’écologie ou l’agroécologie au Brésil présentent la culture du brûlis, pratiquée par les quilombolas et les agriculteurs traditionnels, comme une pratique à la base des techniques paysannes et sans effets néfastes sur l’agriculture parce qu’elle s’appuie sur un savoir ancestral. Le livre présente cette question de manière nuancée. Il y a, de fait, le feu qu’on utilise dans les grandes surfaces de pâturage, mais l’autrice ne le confond pas avec le feu qui fait partie du système d’abattis-brûlis (coivara) souvent pratiqué par les quilombolas. Cette pratique fait référence à un savoir ancestral qui se réinvente ou résiste, pas simplement parce qu’il est traditionnel, mais parce qu’il fait partie d’une stratégie de résistance des paysans qui affirment ainsi leur droit à exister.

Une autre question soulevée dans l’ouvrage découle de la méthode analytique retenue, à savoir chercher à dépasser des points de vue bipolaires. Ce type de démarche, cependant, peut cacher la véritable nature ainsi que la complexité des savoirs des paysans et des populations traditionnelles. Ainsi que le montre l’auteure, différents types de savoirs coexistent, chacun avec sa spécificité, invitant au dialogue de savoirs, pour reprendre Henrique Leff, entre les membres des communautés traditionnelles. On pourrait également remettre en question les critiques faites à l’approche décoloniale ou encore de l’écologie politique taxées sur un mode plutôt caricatural de populisme scientifique. Les travaux de chercheurs de renommée internationale tels que Arturo Escobar ou Walter Porto Gonçalves montrent combien ces territoires singuliers, où des populations traditionnelles mettent en œuvre des pratiques qui contribuent à leur survie ainsi qu’à l’équilibre environnemental, sont de grand intérêt. Les porte-parole des Amérindiens, comme Airton Krenak, entre autres, fournissent également des réflexions importantes pour la construction d’un point de vue plus écologique du monde.

Étudiants et chercheurs intéressés par le monde « rural profond brésilien » liront avec profit ce travail d’une qualité incontestable sur l’agriculture au Brésil. Ces territoires en marge apparaissent bien au cœur de toutes les questions qui traversent les processus d’écologisation du rural.

Alfio Brandenburg
(Université Fédérale du Paraná, Curitiba, Brésil)
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Traduction de Nathalie Dessartre

Beauté des vaches. Élever des Montbéliardes… entre passion et production animale

Catherine Mougenot
Cardère, 2025, 253 p.

« J’espère participer à la production de connaissances qui résistent à l’usure académique. Modestes, mais hardies, elles témoignent de ce que la globalisation n’est pas un grand plan d’ensemble écrit à l’avance. » Cette présentation que Catherine Mougenot, socio-anthropologue à l’Université de Liège, fait de son activité de chercheuse sur sa page web professionnelle14, reflète parfaitement le sens de son dernier livre Beautés des vaches. Élever des Montbéliardes… entre passion et production animale. Profondément ancré dans le milieu étudié et les pratiques des acteurs suivis et en même temps écrit de manière très personnelle, l’ouvrage nous présente une belle histoire de la race bovine montbéliarde. Celui-ci est fondé sur l’enquête de terrain que l’autrice a menée pendant de longues années sur le territoire jurassien, le berceau de la montbéliarde, aux côtés de sa collègue et amie Claire Gaillard, zootechnicienne spécialiste des bovins à l’Institut Agro de Dijon, décédée en 2022. Au centre de la narration est placé le savoir-faire d’éleveurs passionnés, qui refusent d’y renoncer au profit des technologies globalisantes de sélection dites « modernes ». La quête de beauté – une valeur multiple, située et universelle en même temps – serait au cœur de leur travail quotidien d’artisans d’élevage.

Le livre se compose de 14 « Observations » en guise de chapitres (plus un chapitre historique sur la race montbéliarde), qui constituent autant de récits de terrain réalisés selon la méthode ethnographique fine et imagée de l’autrice. Des verbatim des acteurs écoutés et entendus, des descriptions de leurs pratiques observées et comprises y sont intégrés harmonieusement et analysés à la lumière des sciences humaines et sociales. Si ces Observations peuvent être lues séparément, chacune apportant une petite histoire humaine et animale, le fil conducteur qui les réunit est celui de la pratique de « pointage », c’est-à-dire de l’évaluation visuelle des caractères morphologiques de l’animal. Devenue un vrai métier dans le milieu de l’élevage, cette pratique implique les compétences de « l’œil », du « regard » du spécialiste pour définir un « bon animal », une « belle vache ». Questionné, menacé, mais non vaincu par les pratiques biotechnologiques de plus en plus approfondies scientifiquement de l’évaluation génétique/génomique, le pointage s’exerce toujours fièrement par des éleveurs-artisans passionnés de l’élevage traditionnel de la race montbéliarde. Ainsi, nous suivons les tensions qui traversent cette profession entre normes et codes du métier, passions et affects des humains-professionnels et exigences commerciales du marché global (Observations 1 et 2) ; nous découvrons comment le métier s’apprend concrètement en affûtant l’œil et en s’exerçant en interaction avec d’autres praticiens, et avec les animaux eux-mêmes (Observations 3 et 4) ; nous réfléchissons avec les acteurs et l’autrice à ce qu’implique la notion de « beauté » en élevage entre « style », « diversité », « subjectivité », « fonctionnalité » (Observation 5), « individualité » et « agentivité » des animaux (Observation 6), critères esthétiques de couleur et de forme et mise en valeur des parties du corps (mamelle, pieds et aplombs, cornes) (Observations 7-12) ; avec l’autrice enfin, nous mettons le cas étudié de la montbéliarde en perspective de multiples aspects culturels éclairés par différents travaux anthropologiques sur différents types d’élevages traditionnels où le rapport humain-animal se maintient (Observation 13). Pour finir, C. Mougenot avoue ses difficultés à tirer les conclusions concrètes et tangibles de cette grande diversité de constats de terrain et de « la réalité toujours en train de se faire », tant la persistance de la « quête de beauté », malgré les exigences technologisantes et globalisantes du marché de l’élevage dit moderne, est déjà concluante en soi. Elle met donc en discussion « les boucles de la réalité » de l’élevage à la lumière de la diversité des « cultures » qu’il convient de comprendre en suivant les acteurs au plus près de leurs pratiques et imaginaires. La dernière Observation (n°14) se présente alors comme une ouverture pleine d’espoir sur les dimensions affective et esthétique de la relation humain-animal.

Le livre s’inscrit dans le cadre théorique de la socio-anthropologie de l’élevage et mobilise des connaissances aussi bien issues des SHS (sociologie, anthropologie, histoire, philosophie) que de la zootechnie, ce champ de recherche-innovation au croisement des disciplines biologiques et de l’ingénierie appliquée aux animaux d’élevage. Si les sciences humaines et sociales éclairent bien les aspects humains et humanistes de l’activité d’éleveur traditionnel et du rapport à l’animal de ce dernier, les connaissances zootechniques mobilisées par C. Mougenot appuient également de manière originale cette vision. En effet, les idées de Bertrand Vissac (1931-2004), penseur de l’approche systémique en élevage, reprises ici, représentent une image nuancée de la zootechnie, trop souvent associée au sein des Science Studies et des Animal Studies à une construction mécanistique et même machinistique de l’élevage (« animal-machine »). Donc, une des réflexions épistémologiques que le livre (r)ouvre pour moi est celle du rôle et de la place de la pensée zootechnique dans le développement futur de l’élevage. La pensée zootechnique française portée par les éleveurs-chercheurs, et plus particulièrement par sa branche ethnozootechnique15, étudiant les interrelations entre les cultures humaines et les animaux, nous apporte des connaissances sur la construction et une diversité des pratiques d’élevage et du rapport humain-animal dans ce domaine qui dépassent le stéréotype de la pure exploitation. Ces façons de penser l’élevage peuvent, et même doivent, être prises en compte aussi bien dans le développement de nouvelles connaissances et innovations biotechnologiques du secteur des productions (des protéines) animales que dans les contestations éthiques des pratiques d’élevage et des politiques publiques qui encadrent les différentes formes de transition vers l’élevage durable et responsable. Si dans « zoo-technie » le focus de la critique épistémologique se place sur la partie « techno » évoquant l’approche techniciste de l’animal-machine, il convient de se rappeler qu’originellement, la partie « zoo » était, et reste malgré tout, comme le montre C. Mougenot, prise en compte en tant qu’animal, organisme/corps entier intégré dans un environnement donné avec son contexte écosystémique et culturel.

La quête de la « beauté » de l’animal et du « style » du système d’élevage sont donc à considérer dans leurs dimensions systémiques : la beauté ne relève pas seulement de l’esthétisme, elle est aussi fonctionnelle. Les critères de beauté des vaches ne sont pas des caprices des éleveurs-artistes, mais relèvent de leur savoir-faire de producteurs, de leurs observations de la « bonne vache » qui produit bien et durablement : la belle mamelle est une mamelle en bonne santé, les beaux aplombs sont ceux qui garantissent une bonne posture de la vache, etc. En souhaitant préserver l’animal et en se préoccupant de son bien-être, n’a-t-on pas actuellement tendance à déplacer le curseur un peu trop vers la technologie en se détachant de plus en plus de l’animal dans toutes ses interactions biologiques, écologiques et socioculturelles ? La (bio)technologie qui, d’une part, fragmente le corps et, d’autre part, le traduit en unités informationnelles/digitales abstraites, résoudra-t-elle vraiment le problème du rapport de plus en plus déséquilibré de l’humain à l’animal d’élevage ?

La notion de « beauté » des vaches incarnée dans les pratiques d’éleveurs, si bien décrite dans ce livre, peut être reliée plus explicitement à la notion de capital dans son origine et dans son évolution dans l’élevage (capital-cheptel). La réflexion que j’ai menée à ce sujet dans le premier chapitre de mon livre La vache globale16 à partir de la race holstein mettait en avant une transformation rapide de la pratique de l’élevage bovin, rebrassant les catégories entre cheptel/capital, outil génétique de production et protéine marchandise. Or, la quête de beauté dans la pratique de pointage que l’auteure met en avant dans son enquête éclaire justement une composante importante de la « capitalisation » chez les éleveurs. En effet, la notion originelle du capital explique le sens historique de l’activité d’élevage qui ne se limite pas aux objectifs productifs et marchands, mais accorde une attention particulière, si ce n’est principale, aux aspects culturels et patrimoniaux qui incluent des dimensions de préservation, de transmission, de durabilité. On parlerait alors du capital social dont la perte est regrettée par les éleveurs eux-mêmes.

Ce lien beauté-capital pourrait être harmonieusement et utilement intégré dans le récit en lien avec les travaux sociologiques développés dès les années 1970, notamment par Pierre Bourdieu17, sur la notion de beauté en tant que partie importante du capital social et culturel des humains. Cette dimension intrinsèque et irréductible du savoir-faire des éleveurs en tant que groupe social porteur de sa propre histoire sociale au capital culturel fort se retrouve en même temps intégrée dans et questionnée par la Loi sur l’élevage de 1966 qui justement à partir de cette époque développe ses effets sur la sélection génétique des bovins. Ainsi, les questions de ce que la technologisation et la marchandisation de la beauté font aux corps humains d’un côté18 et à ceux des animaux de l’autre, peuvent se nourrir mutuellement dans la réflexion sur l’évolution des pratiques que les humains ont su développer pour façonner la vie et le vivant en général.

Lidia Chavinskaia
(INRAE, UMR LISIS, Champs-sur-Marne, France)
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1

Nom donné en France à environ 120 000 ha de champ de bataille où l’agriculture a été provisoirement ou définitivement interdite par la loi.

2

Hache É. (Ed.), 2016. Reclaim. Recueil de textes écoféministes, Paris, Cambourakis.

3

Lynn White Jr., 1967. The historical roots of our ecological crisis, Science, 1203-1207.

4

Agamben G., 2008. Le règne et la gloire. Homo sacer, II, 2. Paris, Seuil.

5

Graeber D., Wengrow D., 2021. Au commencement était... Une nouvelle histoire de l’humanité, Paris, Les Liens qui libèrent.

6

Ferdinand M., 2019. Une écologie décoloniale, Paris, Seuil.

7

Orain A., 2023. Les savoirs perdus de l’économie, Paris, Gallimard.

8

Guillibert P., 2023. Exploiter les vivants, Une écologie politique du travail, Paris, Amsterdam.

9

Toledo, C. de, 2026. L’internationale des rivières, Lagrasse, Éditions Verdier.

10

Reclaim, p. 25.

11

Pitrou P., 2024. Ce que les humains font avec la vie, Paris, Presses universitaires de France.

12

Les quilombolas sont les descendants d’esclaves qui se sont enfuis des plantations à l’époque coloniale et se sont organisés en communautés.

13

Les colons sont des petits agriculteurs venus du sud qui se sont installés sur les fronts d’occupation dans le nord du Brésil.

15

Cf., par exemple, Eglin J.-E., 2008. Introduction, Ethnozootechnie, 83, n° spécial Appréciation et jugement morphologiques des animaux, 5-6.

16

Chavinskaia L., 2022. La vache globale. La génétique dans l’industrialisation du vivant, Versailles, Quæ.

17

Bourdieu P., 1977. Remarques provisoires sur la perception sociale du corps, Actes de la recherche en sciences sociales, 14, 1, 51‑54, https://doi.org/10.3406/arss.1977.2554.

18

cf. par exemple, Hamermesh D.S., 2011. Beauty pays. Why attractive people are more successful, Princeton, Princeton University Press.


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