Free Access
Issue
Nat. Sci. Soc.
Volume 27, Number 4, Octobre/Décembre 2019
Page(s) 445 - 451
Section Vie de la recherche – Research news
DOI https://doi.org/10.1051/nss/2020012
Published online 16 April 2020

© NSS-Dialogues, 2020

Claudine Friedberg en 2007 dans son bureau, 43 rue Buffon, au Muséum national d’histoire naturelle.

© Alain Epelboin

Née le 16 mai 1933, Claudine Friedberg s’est éteinte le 27 juillet 2018 à l’âge de 85 ans. Après avoir obtenu en 1955 un certificat d’ethnologie-sciences à la Sorbonne, elle suit une année de spécialisation au musée de l’Homme au Centre de formation à la recherche en ethnologie (CFRE). Elle entre en 1956 comme assistante au Muséum national d’histoire naturelle dans le laboratoire d’agronomie tropicale, qui devient en 1963 le laboratoire d’ethnobotanique. En 1986, elle crée, sous la tutelle du MNHN et du CNRS, l’équipe de recherche Apsonat (Appropriation et socialisation de la nature), qu’elle oriente résolument vers l’anthropologie. Figure de l’ethnoscience et de l’interdisciplinarité, elle décrivait elle-même sa spécialisation comme l’étude des rapports des sociétés avec leur environnement, pour les sociétés où la distinction nature/culture n’existe pas, ces rapports étant envisagés dans leur cadre sociocosmique. Ses terrains se sont déroulés au Pérou, en Indonésie chez les Bunaq, et, plus tard, en France dans les Cévennes.

Claudine Friedberg n’a pas hésité à rejoindre le projet éditorial de Natures Sciences Sociétés dès ses débuts en 1993 et elle est restée un membre assidu du comité de rédaction jusqu’en 2012. Dès le premier numéro, elle signe un commentaire court (« À propos d’un entretien de Claude Lévi-Strauss au journal Le Monde », NSS, 1993, 1, 1) qui se révèle une parfaite introduction à l’anthropologie dans le projet de NSS : pour Claudine, il fallait intégrer, dans la manière d’examiner les questions sur les sociétés « développées », les apports des recherches anthropologiques sur les sociétés « non développées ». Elle a soutenu cette posture à travers tous ses articles dans la revue. Vingt-cinq ans plus tard, la conclusion de son commentaire est toujours tristement d’actualité : « Le chaos nous guette comme il a toujours guetté toutes les sociétés. Mais l’ordre ne peut être imposé, c’est la société dans sa globalité qui doit le construire à partir de l’ensemble des relations entre les vivants, avec les morts et avec ce que les sociétés modernes appellent la “nature” ». Claudine restera dans notre mémoire, bien sûr pour ses apports essentiels à la revue, mais aussi pour les liens d’amitié tissés tout au long de nos réunions du comité.

La Rédaction

Un colloque international « L’ethnoscience aujourd’hui » a eu lieu le 16 novembre 20181 dans l’amphithéâtre de la grande galerie de l’Évolution du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN). L’objectif de cette journée était double. Tout d’abord, rendre hommage à Claudine Friedberg2, qui nous a quittés le 27 juillet 2018 à l’âge de 85 ans, « une grande dame » comme nombre de témoignages de France et d’Indonésie, mais aussi du Pérou, du Mexique, du Portugal, l’ont affirmé après son décès. Mais également, nous demander ce qu’avait été et ce qu’était devenue la discipline qui était la sienne, l’ethnoscience, comment nous la revisitons et envisageons aujourd’hui les relations entre savoirs locaux et écologie. L’esprit était non pas d’une journée sur elle − ça l’aurait ennuyée – mais d’une rencontre scientifique et chaleureuse autour de recherches communes, avec sa famille, très présente, et ses partenaires scientifiques, dont ceux qui ont travaillé dans la même aire culturelle ou avec les mêmes populations, qu’ils aient été ses pairs ou ses étudiants. Ce mélange de sens et d’affect, dont on pouvait craindre l’incongruité, s’est au contraire révélé fécond et a été apprécié par les participants et l’assistance. Il a réuni des chercheurs qui, tous, avaient inscrit l’interdisciplinarité au centre de leur itinéraire, en majorité des anthropologues spécialisés dans l’anthropologie de l’environnement ou l’ethnoécologie, ainsi que des écologues et des géographes.

Nous essaierons donc ici, en rendant compte des thèmes dominants de ces rencontres, de comprendre ce qu’est devenue l’ethnoscience cinquante ans après ses débuts académiques. L’ethnobotanique et l’ethnoscience, dont Claudine était la spécialiste au Muséum, ont été à l’honneur. Tous se sont interrogés sur leur devenir aujourd’hui, en partageant le rêve de disciplines doublement décolonisées, s’affranchissant tant de leur dépendance à l’exploitation du milieu naturel des peuples colonisés − agronomie coloniale des origines –, que de leur subordination à la science occidentale.

Un hommage à Claudine Friedberg

D’emblée trois personnes − Frédérique Chlous (MNHN), Marie Roué (CNRS) et Serge Bahuchet (MNHN) – ont évoqué la carrière et l’aura scientifique de Claudine. La revue Natures Sciences Sociétés (NSS) et l’association NSS-Dialogues, qui ont tenu une si grande place tout au long de sa vie, ont été représentées par le président de l’association, Claude Millier, qui a évoqué la revue et la collection Indisciplines (Quæ), mais également par Nicole Mathieu (CNRS) et Marianne Cohen (Université Paris-Sorbonne) lors de leur présentation.

Au Muséum, Claudine a, entre autres, créé l’équipe « Appropriation et socialisation de la nature » (Apsonat) sous la tutelle du CNRS et du MNHN, créé avec Alice Peeters (MNHN) un séminaire d’ethnoscience, contribué également à l’acte 3 de la grande galerie de l’Évolution qui montre comment les activités humaines ont modifié l’environnement naturel.

Il y a 30 ans, elle a été un des membres fondateurs du diplôme d’études approfondies (DEA) interdisciplinaire « Environnement : temps, espaces, sociétés » (ETES), qui a formé au cours des années nombre de chercheurs, d’enseignants et de praticiens de la conservation de la nature. Il a perduré et donné naissance au master d’ethnoécologie. Lors du colloque, les étudiants du master « Environnement : dynamique des territoires et des sociétés » (EDTS) étaient parmi les auditeurs les plus attentifs. Plusieurs collègues ou jeunes post-doctorants intervenant lors de cette journée en étaient issus.

Claudine Friedberg possédait une curiosité scientifique qui ne s’est jamais démentie jusqu’à la dernière heure, une passion pour la recherche, la discussion et l’argumentation scientifique avec ses pairs. Son aura avait largement dépassé nos frontières. Alliant l’intérêt pour la recherche sur le terrain à un intérêt théorique, elle était rigoureuse et généreuse dans ses échanges intellectuels. Outre ses propres doctorants en France, en Indonésie et en Amérique latine, elle a aidé de ses conseils avisés et avec générosité un grand nombre de jeunes chercheurs au début de leur carrière à y voir clair, à affirmer leurs idées, à les préciser. Beaucoup d’entre eux avaient tenu à venir de loin à Paris pour un dernier hommage. Son champ scientifique ancré dans l’ethnoscience ne se limitait pas à la botanique et l’anthropologie. Elle s’intéressait aussi aux découvertes de la psychologie, aux travaux récents sur le cerveau, à l’évolution de l’homme depuis ses débuts sur Terre, aux découvertes récentes de l’archéologie, de la paléontologie. Cette interdisciplinarité élargie, qu’elle a mise au service de la revue NSS, dont elle fut un des membres fondateurs, se nourrissait d’un compagnonnage intellectuel vital pour elle. Outre sa participation à l’ouvrage de référence sur l’interdisciplinarité dirigé par Marcel Jollivet paru en 19923 (et qui a conduit à la naissance de NSS), elle a publié dans cette revue de nombreux articles et comptes rendus d’ouvrages qui l’aidaient à réfléchir et à aller de l’avant, en se tenant et nous tenant au courant des dernières découvertes scientifiques. Sa vivacité d’esprit, qui pouvait aller jusqu’à l’emportement quand elle manifestait son désaccord sans ménager celui qui lui faisait face, son intérêt passionné pour les choses de l’esprit, sa curiosité intellectuelle, son originalité, son engagement enfin furent également évoqués. Il fallait un courage certain quand on était une femme au Muséum il y a 50 ans, dans une institution où le conservatisme dominait, pour affirmer haut et fort ses positions scientifiques, qui étaient souvent aussi des positions politiques. En créant et animant l’équipe Apsonat, Claudine n’a cessé de rappeler au Muséum et ailleurs, que cela plaise ou non à ses partenaires, que ce sont les liens entre la société et les natures qui sont déterminants, et que ni la biologie, ni la botanique, ni la zoologie, ni même la taxinomie ne nous permettront de comprendre les phénomènes que nous croyons à tort seulement naturels.

Paysages d’échange, d’interdisciplinarité et de conflits sémantiques

Roy Ellen, professeur émérite d’anthropologie et d’écologie humaine à l’Université de Kent, récipiendaire entre autres du grand prix 2017 de la Société d’économie botanique, a eu la générosité de concilier un emploi du temps chargé pour ouvrir ce colloque et y donner la conférence inaugurale. Ethnoécologue et ethnoscientiste, il a en commun avec Claudine Friedberg, outre l’Indonésie pour terrain, de s’être attaché à comprendre la manière dont le comportement classificatoire fonctionne dans une perspective holistique, en consacrant sa vie de chercheur au peuple Nuaulu de Seram, en Indonésie de l’Est. Grand précurseur, homme de terrain, il a également écrit plusieurs ouvrages théoriques et méthodologiques. Son livre magistral, The categorical impulse4, publié en 2006, intègre les apports des sciences cognitives. Loin des inventaires de taxinomies dont se contente trop souvent l’ethnoscience, il nous y invite à ne pas interpréter l’ordonnancement du monde dans les sociétés traditionnelles sur un mode hiérarchique strict d’inspiration linnéenne, et n’hésite pas à convoquer l’histoire et l’archéologie lorsque, combinées à l’anthropologie, elles permettent d’éclairer l’évolution de la biodiversité.

C’est à partir de l’analyse de la domestication du Canarium à Seram, basée sur des données ethnoscientifiques, qu’il a choisi lors de sa présentation d’élucider les processus de domestication en milieu anthropique, en mettant l’accent, au-delà du besoin alimentaire, sur l’importance des rituels. Les Canarium sont des arbres résineux qui portent des noix comestibles riches en huile consommées par les Nuaulu en grande quantité, mais exclusivement pour les fêtes. Leurs noix font partie des rituels d’échange et d’offrande aux ancêtres, de ceux liés à la naissance et la mort, à la puberté masculine et féminine, ainsi que des cérémonies de construction de la maison sacrée. Elles sont cassées avec un marteau de pierre sur une enclume, qui reste sur place et qui est utilisée par les générations qui se succèdent. Même si un arbre meurt ou une maison est abandonnée, l’enclume demeure, et devient un indicateur privilégié du lieu où se trouvait une maison ou un arbre lors de découvertes archéologiques. Son enquête de terrain qualitative et quantitative a montré que le Canarium représentait un tiers des produits forestiers consommés pendant une période de quatre mois en 1971. Pourtant, le haut taux de consommation de cette noix ne se résume pas, comme une interprétation fonctionnelle simpliste pourrait le laisser supposer, à une équation utilitaire. C’est l’échange qui détermine les modifications des paysages forestiers. Le terme de « paysage d’échange » évoque la dispersion des espèces utiles qui ont fait l’objet d’un commerce local, inter-îles et même global, et leur rôle social et rituel qui a déterminé l’évolution écologique et génétique des paysages. D’emblée à partir d’une plante, nous sommes donc invités à lire le paysage comme un processus dans lequel les hommes ont un rôle majeur : loin d’être de simples utilisateurs, ou pire des destructeurs de la richesse biologique, ils créent le paysage qu’ils habitent et le perpétuent à travers leurs rituels.

Histoire, archéologie, anthropologie permettent donc d’aller de l’avant sur la question essentielle que se pose l’écologie du paysage, et qui détermine la mise en œuvre de la conservation de la biodiversité. Pendant des siècles, on a vu l’homme uniquement comme un destructeur des richesses naturelles, tout en se représentant la nature comme sauvage et sacrée, que l’on voulait conserver en la mettant sous cloche. Pour protéger le wilderness des hommes qui en usent et abusent, il fallait les empêcher de continuer leurs pratiques. Quand, tardivement, l’écologie du paysage a compris qu’au contraire, les pratiques créaient puis entretenaient le paysage, la biologie de la conservation et la gestion des espaces protégés se sont transformées. Mais ce que nous propose R. Ellen − tenir compte des rituels pour évaluer la constitution même de la biodiversité, et donc sa gestion et sa préservation – est tout à fait novateur et va encore plus loin : ne pas s’arrêter aux pratiques, en déniant aux autochtones une pensée spirituelle, mais montrer qu’au contraire ce sont aussi ces rituels, inspirés par des représentations et dépendants d’une organisation sociale, qui créent le paysage.

N. Mathieu et M. Cohen, qui prônent une interdisciplinarité élargie passant par la relation entre ethnoscience et géographie physique et sociale, ont abordé, lors de leur intervention, les recherches qu’elles ont accomplies avec Claudine Friedberg sur le causse Méjan et qui ont donné lieu à de nombreux écrits, en particulier sur la question de l’ouverture et de la fermeture du paysage5. Leurs travaux sur la perception du paysage par les acteurs s’inséraient dans un projet plus vaste intitulé « Réhabilitation et restauration des pelouses sèches du causse Méjan » sous la responsabilité conjointe de l’Inra et du parc national des Cévennes. Elles ont ainsi démontré que les pelouses calcicoles ne peuvent être considérées ni comme entièrement « naturelles » ni comme artificielles, mais qu’elles sont des constructions complexes et hybrides où savoirs et pratiques des hommes et des brebis interagissent avec le milieu.

Romain Julliard, professeur en écologie au MNHN, a ensuite présenté Spipoll, un projet participatif contemporain sur le suivi photographique des insectes pollinisateurs, qui permet aujourd’hui, à l’ère numérique, aux scientifiques et aux citoyens de nouer des relations nouvelles créatrices de données sur la richesse et l’érosion de la biodiversité, en particulier en milieu urbain ou périurbain. L’objectif n’est pas de recueillir le savoir local des participants, mais de les faire contribuer à une collecte de données selon un protocole dirigé par des chercheurs. Pourtant, la science citoyenne favorise l’établissement de nouvelles relations plus égalitaires entre les chercheurs et les non-chercheurs. Et même si les données ne sont pas encore interprétées dans cette optique, ce que les scientifiques recueillent est pour une part un savoir local, ces citoyens anonymes étant souvent, outre leurs autres qualités (amateur plus ou moins éclairé), dépositaires d’un savoir local acquis ou transmis.

Spipoll demande aux néoentomologistes participants de faire un « safari-photo » de 20 minutes en photographiant dans un seul lieu les insectes, puis de trier et recadrer ces photos. Il leur faut enfin nommer le pollinisateur parmi 630 possibilités, à l’aide des clés proposées par les scientifiques pour l’identification des pollinisateurs : longueur des antennes, forme des yeux, type de coloration du thorax, de l’abdomen. Le participant est alors prêt à partager ses « collections » en les mettant en ligne, à commenter celles des autres et à attendre leurs commentaires. Les interactions sociales permettent une acquisition rapide des compétences : un participant dévoile ses réussites tout autant que ses erreurs (identification erronée, imprécisions, doublon) aux yeux de la communauté. Celle-ci, en vérifiant la qualité des données, encourage les partenaires à s’améliorer par l’imitation, le conseil, la critique, même si ce sont les chercheurs qui contrôlent le protocole de départ, qui traitent et analysent au final les données. Ce programme dédié à la collecte de données scientifiques quantitatives sur les insectes pollinisateurs, en déléguant aux participants, et non aux chercheurs, le contrôle social du programme, crée un nouveau registre d’acquisition des savoirs et connaît un succès indéniable. Partie de 13 161 photographies envoyées en 2010, la plateforme disposait de presque 50 000 clichés en 2016, et en regroupe au total aujourd’hui 310 233 !

Le professeur Y. Purwanto du LIPI, Institut scientifique d’Indonésie, responsable en Indonésie des réserves MAB (Man and Biosphere) de l’Unesco, a parlé de Claudine Friedberg, en la nommant respectueusement Ibu kami (notre mère). En tant qu’un de ses cinq doctorants indonésiens au Muséum, il nous a dévoilé son héritage intellectuel et la façon dont il l’a développé avec ses condisciples dans les dernières décennies. Ne se contentant pas de conduire ses propres recherches en Indonésie dès 1966 sur les Bunaq du Haut Lamaknen, à la frontière entre ce qui est aujourd’hui le Timor occidental et le Timor-Leste (Fig. 2 et Fig. 3), Claudine a formé en France une génération de chercheurs indonésiens, qu’elle a ensuite continué à soutenir lorsqu’ils ont entrepris le déploiement d’une ethnobotanique proprement indonésienne. Aujourd’hui, les programmes de recherche et de conservation en ethnobotanique, les publications, l’enseignement et l’encadrement des étudiants en licence, master et doctorat se sont développés dans plusieurs universités. Un musée d’ethnobotanique indonésienne a vu le jour à Bogor dès 1982, présenté sur le web comme le lieu où les plantes et la culture se rencontrent. L’essor de l’ethnobotanique indonésienne s’inscrit ainsi dans une continuité historique : c’est à Ambon qu’un botaniste d’origine allemande, Rumphius, a, dès le XVIIe siècle, constitué son herbier et élaboré pour la première fois une classification novatrice des plantes locales, publiée dans son Herbarium Amboinense et inspirée des classifications locales. En entreprenant une véritable ethnographie des peuples d’Ambon et en les défendant contre le colonialisme, il a été l’ancêtre fondateur de cette ethnobotanique cognitive qui a mis en avant l’impressionnante connaissance des autochtones enserrée dans le lien social entre tous les êtres vivants6.

L’ethnobotanique, discipline qui réunit à la fois historiquement et géographiquement une grande part des chercheurs en ethnoscience, a été un des points focaux de la réflexion de cette journée. Julien Blanc (MNHN) a présenté le programme du groupe qu’il anime pour le renouvellement de l’ethnobotanique au Muséum. Curieusement, en effet, alors que dans les années 1960 à 1980, le MNHN était au carrefour des compétences dans les milieux de l’ethnologie et de la linguistique, en relation étroite avec la recherche internationale, et alors qu’il possède encore actuellement l’une des collections d’ethnobotanique les plus importantes d’Europe, pratiquement aucun chercheur au Muséum ne se déclare aujourd’hui ouvertement ethnobotaniste. En recréant des synergies entre leurs travaux, les scientifiques de ce domaine visent aujourd’hui à revaloriser le patrimoine ethnobotanique du Muséum, dont la collection de riz de Timor et d’offrandes de Claudine Friedberg est un des fleurons, mais aussi à renouveler l’approche interdisciplinaire qui y préside, en la débarrassant du soupçon de collectionnite ou de colonialisme que cette discipline a pu susciter.

Lors de son intervention, Marie Fleury (MNHN) a exploré la nomenclature et la classification des végétaux en Guyane française auprès des Noirs marrons, les Alukus, descendants d’esclaves rebelles « marrons », évadés des plantations hollandaises dès le XVIIe siècle pour se réfugier sur les rives du Maroni. Elle a montré aussi comment, au sein de la forêt guyanaise, hommes, plantes, ancêtres et dieux entrent en relation grâce aux « capitaines des plantes », des hommes qui président aux prières et offrandes sur l’autel des ancêtres.

Clément Garineaud (parc naturel régional du Morvan) a présenté ses recherches doctorales en Bretagne, qui, bien qu’à la marge de l’ethnobotanique puisqu’elles concernent des « plantes » de la mer, les algues, n’en renouvellent pas moins l’approche de cette dernière et de l’ethnoscience en les situant loin de l’exotisme, dans notre arrière-cour, la Bretagne contemporaine. C. Garineaud représente la génération des jeunes chercheurs, petits-fils dans la généalogie intellectuelle de Claudine Friedberg, puisqu’il a été dirigé par un chercheur du laboratoire Éco-anthropologie et ethnobiologie du MNHN, lui-même influencé par Claudine pendant son doctorat. Il nous permet aussi de voir comment cette nouvelle interdisciplinarité, à cheval entre l’écologie et l’anthropologie, s’est transformée mais est toujours féconde plus de cinquante ans après la naissance de l’ethnoscience. En montrant comment les goémoniers, ces marins-pêcheurs bretons récoltant des algues en mer depuis leurs bateaux, nomment et classent, en français et en breton les algues qu’ils collectent, il a esquissé, à partir des classifications, leur vision du monde, leurs relations à ces algues qui font à la fois partie de leur univers culturel traditionnel et d’un environnement moderne et marchand. En s’intéressant aux taxonomies des scientifiques et des gestionnaires du parc naturel marin d’Iroise et de la zone Natura 2000, il a également pu les comparer aux classifications locales. Alors qu’une espèce scientifique s’insère, avec un seul nom, dans une échelle hiérarchique, 21 « types d’algues » reconnus par les goémoniers correspondent à 68 dénominations locales, chaque individu local, même s’il comprend les désignations qu’utilisent les autres usagers, ayant un vocabulaire propre lié à un ensemble de critères : bretonnant ou non, âge et métier du locuteur, proximité avec le milieu scientifique.

Florence Brunois (CNRS), spécialiste des Kasua de Nouvelle-Guinée a évoqué les échanges fructueux et l’amitié qu’elle n’a cessé d’entretenir avec Claudine, et proposé de revisiter l’ethnobotanique pour comprendre et restituer la complexité des liens qui président aux relations au végétal. Les resituer dans leur contexte social, environnemental, cosmologique et global implique de ne se limiter ni aux seules relations bilatérales hommes-plantes, ni à leurs seules utilités symboliques ou matérielles. En accord avec Claudine Friedberg, elle a rappelé que le terme même d’« ethnobotanique » pose problème. Il serait préférable de considérer l’approche ethnologique en général « sans qu’il soit nécessaire de la saucissonner en différentes ethno “quelque chose”, ce qui embrouille plus que cela ne simplifie la démarche7 ».

Yildiz Aumeeruddy-Thomas (CNRS), lors de sa présentation sur les classifications de la nature dans le Kerinci, en Sumatra central, a également évoqué sa dette envers Claudine, et rappelé comment ses conseils et ses écrits lui ont permis, avant même d’aborder le terrain en Indonésie au début des années 1990, d’acquérir une méthodologie, puis d’interpréter ses données en dépassant sa vision normative de botaniste. Elle a souligné à quel point l’article précurseur de Claudine Friedberg sur les processus classificatoires appliqués aux objets naturels et leur mise en évidence, publié dans le JATBA8 dès 1974, est, encore aujourd’hui, d’une grande actualité. Il permet de comprendre non seulement comment les hommes identifient, nomment les plantes et les autres éléments non humains de la nature, mais aussi comment tout ce processus s’insère dans un système de référence très différent de la vision hiérarchique de la classification naturaliste. En effet, tous les éléments qui interagissent avec la nature, à commencer par les personnes, mais aussi les créatures invisibles, les rochers ou le ciel sont associés. La question est donc de comprendre, à travers un système de classification, les relations qui unissent de façon signifiante tous ces éléments disparates. Dans la vallée du Kerinci, les autochtones considèrent que ce sont les ancêtres sacrés qui les ont aidés à gagner toutes leurs batailles, que ce soit autrefois contre les colonisateurs hollandais, ou aujourd’hui contre les « conservateurs » de la nature. Quand en 1984, l’administration centrale de Java déclare que l’ensemble des forêts entourant cette vallée fait dorénavant partie du parc national Kerinci Seblat, elle modifie dès lors l’accès aux forêts, aux produits forestiers non ligneux, aux montagnes sacrées et aux sources, donc aux territoires des ancêtres défunts et mythiques, et elle contraint les systèmes d’agriculture sur brûlis. Les habitants ont alors fait appel aux pouvoirs de leurs ancêtres sacrés.

Lúcio Sousa (Université Aberta, Lisbonne), enfin, a livré un témoignage émouvant sur la mémoire et l’héritage de Claudine Friedberg. Il a travaillé au début des années 2000, dans le cadre de son doctorat, au Timor oriental chez les Bunak dans une petite communauté de montagne, Tapo, que Claudine Friedberg avait visité brièvement en 1970, avant la guerre et l’invasion indonésienne9, pour étudier leurs rites et leur structure sociale (voir Fig. 2 et Fig. 3). Leur ayant apporté des photos que Claudine avait prises avant la guerre, il a raconté « la réaction des gens lorsqu’ils ont vu les images des membres de leur famille, pour la plupart morts, à la fois pendant et après la guerre ». Nous ne pouvons ici que citer le texte émouvant que L. Sousa nous a transmis et qui donne une dimension nouvelle à cette restitution, par un successeur, du travail des ethnologues à la communauté qu’ils ont visitée : « Ces photos sont entrées dans leurs propres circuits de patrimonialisation personnelle et sociale, elles sont maintenant les archives des autres, et pas seulement nos archives académiques, comme en témoigne leur diffusion sur Internet, que j’ai récemment découverte. Elles sont notre mémoire et notre héritage, mais aussi la mémoire et l’héritage d’autres personnes. » À l’époque où nous sommes nombreux à essayer de décoloniser l’anthropologie par de nouvelles pratiques qui redonnent à la population son vrai rôle de sujet, ce témoignage sur le travail de Claudine Friedberg et son impact semble précieux. D’évidence, tous les terrains n’ont pas, même aujourd’hui, d’institution muséale ou archivistique qui conserve la mémoire. La démarche de Claudine et de Lúcio, le second se faisant le relais de celle qui l’a précédé, revêt alors un caractère essentiel : le lien personnel entre une population et un premier individu, qui est passé un jour les rencontrer et documenter leur existence, puis avec un deuxième individu qui, plus de trente ans plus tard, revient pour leur rendre les traces de leurs ancêtres.

Sophie Laligant, la seule doctorante française de Claudine, conclut cette journée, en rappelant que la démarche de sa directrice de thèse démontre que « les classifications que nous construisons, qu’elles soient scientifiques ou populaires, sont avant tout des outils destinés à nous aider dans ce qui est la démarche de l’humanité depuis qu’elle existe : comprendre le fonctionnement de l’Univers ». En repartant des pratiques, des savoir-faire et des savoir-être, les différentes communications ont montré à quel point pour les populations concernées et quelle que soit leur langue, parler des plantes, des animaux ou de l’environnement naturel, c’est avant tout dire la relation que l’on entretient avec ces éléments. En interrogeant savoirs locaux et autochtones, les chercheurs présents à cette journée ont dévoilé le champ des représentations qui y étaient associées. Leurs travaux riches et variés ont aussi remis sur le devant de la scène d’autres formes de gouvernance qui, souvent taxées d’immobilisme, n’en sont pas moins incontournables dans la gestion des politiques publiques actuelles et à venir. La voie ouverte par les recherches de Claudine Friedberg nous donne accès à ce champ des possibles, pour analyser les changements et les enjeux actuels, quant à l’environnement, la biodiversité, le climat, qui relèvent aujourd’hui, non seulement de l’anthropocène, mais aussi du capitalocène. Mentionnons enfin qu’un livre intitulé L’ordonnancement du monde. Revisiter les ethnosciences, en hommage à Claudine Friedberg, dirigé par Marie Roué et Sophie Laligant, paraîtra en 2020 ou 2021.

thumbnail Fig. 2 Sur le terrain, chez les Bunaq, Claudine Friedberg en 1970 lors d’une cérémonie dans le village d’Abis, Timor occidental.

© Archives personnelles C. Friedberg.

thumbnail Fig. 3 Au premier plan et au milieu, Emmanuèle Berthe, fille de Claudine Friedberg. Derrière, deux bardes (informateurs de Claudine et récitants des mythes) entourent Claudine. À droite, le raja et sa famille à Dirun, Timor occidental.

© Archives personnelles C. Friedberg.


1

Organisé par Marie Roué (CNRS) et Sophie Laligant (Université de Tours), il a bénéficié du soutien financier et de l’intérêt du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), en particulier grâce à Frédérique Chlous (MNHN), directrice du département Homme et Environnement, et du programme Ethnobotanique dirigé par Julien Blanc (MNHN), ainsi que de l’association NSS-Dialogues, propriétaire de la revue Natures Sciences Sociétés (NSS), et de son président Claude Millier. Le programme du colloque est disponible à cette adresse : www.nss-dialogues.fr/IMG/pdf/Programme_16_Nov-2-2.pdf.

2

Nous utiliserons, pour éviter la longue répétition de son nom complet, son prénom « Claudine », qui est en quelque sorte le terme de référence utilisé par la communauté de ceux qui l’ont connue quand ils parlent d’elle.

3

Jollivet M. (Ed.), 1992. Sciences de la nature. Sciences de la société. Les passeurs de frontières, Paris, CNRS Éditions, 357-373, https://books.openedition.org/editionscnrs/4154.

4

Ellen R., 2006. The categorical impulse. Essays in the anthropology of classifying behaviour, New York/Oxford, Berghahn Books.

5

Friedberg C., Cohen M., Mathieu N., 2000. Faut-il qu’un paysage soit ouvert ou fermé ? L’exemple de la pelouse sèche du causse Méjan, Natures Sciences Sociétés, 8, 4, 26-42, https://www.nss-journal.org/articles/nss/pdf/2000/04/nss20000804p26.pdf.

6

Georg Eberhard Rumphius (1627-1702) n’était au départ qu’un botaniste employé par la compagnie néerlandaise des Indes orientales en Indonésie de l’Est. Pris de passion par sa recherche et admiratif du savoir des gens d’Ambon, il se consacra, de son arrivée en 1653 à sa mort, au recueil des données de son Herbarium Amboinense. Alice Peeters, chercheur du MNHN a montré que le recueil magistral de ce précurseur de l’ethnoscience ne se contente pas de ranger les plantes selon une seule classification du monde naturel, mais en décrit plusieurs qui œuvrent en parallèle, inspirées du savoir local des habitants d’Ambon (Peeters A., 1979. Nomenclature and classification in Rumphius’s Herbarium Amboinense, in  Ellen R.F., Reason D. (Eds). Classifications in their social context, New York, Academic Press).

7

Friedberg C., 2005. Ethnoscience et autres ethno « machins » aujourd’hui, Journal de la Société des Océanistes, 120-121, 27-30, doi : 10.4000/jso.333, http://journals.openedition.org/jso/333

8

Friedberg C., 1974. Les processus classificatoires appliqués aux objets naturels et leur mise en évidence, Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, 21, 10-11-12, 313-334, https://www.persee.fr/doc/jatba_0021-7662_1974_num_21_10_3177.

9

Le Timor oriental fut annexé par l’Indonésie en 1976, après l’invasion par ce pays en décembre 1975. Le referendum d’autodétermination d’août 1999 organisé par l’ONU mena à l’indépendance du Timor oriental en 2002. On estime le nombre de morts dus à l’invasion indonésienne entre 100 000 et 200 000.

Citation de l’article : Roué M. Un hommage à Claudine Friedberg : ethnoscience, taxonomies et interdisciplinarité. Nat. Sci. Soc. 27, 4, 445-451.

Liste des figures

thumbnail Fig. 2 Sur le terrain, chez les Bunaq, Claudine Friedberg en 1970 lors d’une cérémonie dans le village d’Abis, Timor occidental.

© Archives personnelles C. Friedberg.

Dans le texte
thumbnail Fig. 3 Au premier plan et au milieu, Emmanuèle Berthe, fille de Claudine Friedberg. Derrière, deux bardes (informateurs de Claudine et récitants des mythes) entourent Claudine. À droite, le raja et sa famille à Dirun, Timor occidental.

© Archives personnelles C. Friedberg.

Dans le texte

Current usage metrics show cumulative count of Article Views (full-text article views including HTML views, PDF and ePub downloads, according to the available data) and Abstracts Views on Vision4Press platform.

Data correspond to usage on the plateform after 2015. The current usage metrics is available 48-96 hours after online publication and is updated daily on week days.

Initial download of the metrics may take a while.