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Nat. Sci. Soc.
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| DOI | https://doi.org/10.1051/nss/2025055 | |
| Published online | 28 January 2026 | |
Dossier « Les professionnels de la montagne face aux changements socio-environnementaux » – Les agents d’espaces naturels face aux changements socio-environnementaux et institutionnels : le cas des génépis dans le parc national du Mercantour★
Managing agents of natural areas faced with social, environmental and institutional changes: the case of génépis in the Mercantour National Park
1
Écologie, CNRS, UMR CEFE, Université de Montpellier, EPHE, IRD, Montpellier, France
2
Écologie, INRAE, UR LESSEM, Saint-Martin-d’Hères, France
3
Ethnoécologie, géographie, CNRS, UMR CEFE, Université de Montpellier, EPHE, IRD, Montpellier, France
* Auteur correspondant : This email address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it.
Les législations mises en œuvre dans les parcs nationaux évoluent au gré de changements institutionnels et socio-environnementaux. Ces territoires, en interaction avec les acteurs qui les utilisent ou les gèrent, peuvent être considérés comme des socio-écosystèmes. Les agents des parcs nationaux jouent un rôle central dans ces systèmes, en tant que sentinelles des dynamiques écologiques et sociales du parc, tout en ayant pour mission d’appliquer des réglementations peu dynamiques et parfois décalées. La gestion d’une plante patrimoniale comme le génépi attise des visions contradictoires entre utilisateurs et gestionnaires. Nous nous intéressons ici plus spécifiquement à la manière dont les agents du parc national du Mercantour vivent les changements affectant le socio-écosystème de « cueillette des génépis », que ce soit l’évolution des populations de génépi, des pratiques de cueillette, de leur métier ou de l’institution « parc national ». Les entretiens soulignent la diversité de vécus au sein de ce territoire, reflétée par les dysfonctionnements de la réglementation de cueillette que chaque agent identifie.
Abstract
National Parks legislation evolves in response to institutional, social and environmental changes. These protected areas interact with the actors who use and manage them and can thus be considered as social-ecological systems. The central position of national park agents in these systems makes them the sentinels of ecological and social dynamics in the park, although they also apply regulations that are not very dynamic. The management of heritage plants such as génépi stirs up contradictory views between users and managers. We focus here on the ‘génépi harvesting social-ecological system’, more precisely on how the agents of the Mercantour National Park experience the changes that affect this system. We describe how the Park agents observe and report changes in génépi populations, in harvesting practices, in their profession and in the National Park institution. This work highlights the diversity of the agents’ experiences, depending, among other things, on changes in the priorities regarding their different activities, the types of harvesters they meet, or their assessment of the effects of harvesting and the sensitivity of génépi species and overall changes in their activity. Three quarters of the agents surveyed consider that current génépi regulations are inadequate, partly because of the mismatch between regulations and institutional and social-environmental changes. The diversity of real-life situations that the National Park agents experience in relation to multiple changes underlines the need for a broader analysis of their profession that integrates ethnology, ecology and dynamic aspects to provide a more complete view of the social-ecological systems under study.
Mots clés : environnement / dispositifs institutionnels / aire protégée / socio-écosystème / réglementation de cueillette
Key words: environment / institutional systems / protected area / social-ecological system / harvesting regulations
Voir dans ce numéro le texte d’introduction du dossier « Les professionnels de la montagne face aux changements socio-environnementaux », ainsi que les autres contributions qui le composent.
© N. Fontaine et al., Hosted by EDP Sciences
This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC-BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0), which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, except for commercial purposes, provided the original work is properly cited.
Les parcs nationaux jouent un rôle prépondérant dans la conservation biologique (espèces endémiques et en danger d’extinction) [Cazalis et al., 2020], mais aussi dans la valorisation des savoirs locaux (Roué, 2009), dans l’encouragement de comportements pro-environnementaux (Cazalis et Prévot, 2019), et dans la construction du bien-être mental et physique en offrant un lieu de (re)connexion à la nature (De Vos et al., 2018)1. Ils procurent une pluralité d’usages réglementés par des institutions. Délimités selon un faisceau de contraintes issues d’interactions entre les écosystèmes et les humains, les parcs nationaux peuvent être considérés comme des socio-écosystèmes (SES) [Arpin et Cosson, 2021], c’est-à-dire des systèmes complexes intégrant des composantes anthropiques et biophysiques interdépendantes (Alessa et al., 2018). Ces SES sont dynamiques et continuellement soumis à des changements institutionnels et socio-environnementaux : un enjeu majeur est alors d’adapter la réglementation. En effet, celle-ci est au centre de nombreuses interactions et souvent vectrice de désaccords, voire de conflits (Debril, 2014). Elle peut aussi être une variable d’ajustement renforçant ou fragilisant les objectifs de conservation biologique et de valorisation des savoirs locaux.
La cueillette de plantes sauvages illustre bien cette situation. Cette pratique est soumise à réglementation, en réaction à des pratiques abusives, pour certaines espèces rares ou vulnérables, ou dans certains espaces dont l’objectif est la préservation d’écosystèmes. Ainsi, dans les parcs nationaux, toute cueillette est par défaut interdite, mais des dérogations existent pour des cueillettes patrimoniales (caractéristiques d’un territoire et/ou associées à un savoir-faire particulier à transmettre) comme le génépi. Lorsque le contexte socio-environnemental ou institutionnel évolue, ces exceptions à la règle peuvent être remises en question : c’est le cas de la cueillette de génépi dans le parc national du Mercantour (PNM). La réglementation de cueillette a été modifiée à plusieurs reprises sur ce territoire et est régulièrement remise en question. Ainsi, en 2019, le conseil scientifique du PNM a exprimé le besoin de mieux comprendre les dynamiques des populations de génépis et les pratiques de cueillette, en vue d’un éventuel ajustement de la réglementation2.
Pour prétendre y répondre, cerner comment ces évolutions affectent le socio-écosystème de « cueillette des génépis » est nécessaire. Les agents du PNM étant des acteurs centraux de ce système de par leurs interactions avec tous les éléments du SES, c’est sur ces agents que nous avons choisi de nous concentrer. Leurs missions sont variées : préservation des patrimoines naturels, culturels et paysagers, connaissance et accueil de la recherche scientifique, accueil, sensibilisation du public et éducation à l’environnement, accompagnement du développement local et durable (Parcs nationaux de France, 2017). Les agents font ainsi le lien social entre les structures administratives de conservation (agences de l’État, ONG) et les populations locales, et ont souvent une vision globale du territoire et de ses enjeux grâce à une expérience du territoire comme lieu de travail (suivis, surveillance) et lieu de vie. Ils et elles appliquent la réglementation sur le terrain et constatent ses éventuels dysfonctionnements. Par ailleurs, les agents font partie d’un groupe d’acteurs peu visible dans les études liées à la préservation des milieux naturels, qui se concentrent souvent sur les usagers, par exemple les pêcheurs (Partelow et al., 2021), ou les cueilleurs (Grasser et al., 2012).
Nous avons choisi de nous intéresser aux agents sous l’angle de leur rôle de sentinelles : comment vivent-ils les changements institutionnels et socio-environnementaux dans le cadre de leurs missions liées à la préservation des milieux naturels ? Après avoir présenté le contexte du cas d’étude, le cadre d’analyse et la méthodologie employée, nous aborderons les différentes catégories de changements (environnementaux, sociétaux, institutionnels) qui affectent le socio-écosystème de « cueillette de génépi » et la façon dont ces changements sont vécus par les agents du PNM. Nous montrerons ensuite comment les dysfonctionnements de la réglementation de cueillette identifiés par les agents reflètent la manière dont chacun vit ces changements.
Contexte et cadre d’analyse
Les génépis et leur cueillette réglementée dans le parc national du Mercantour
Les génépis sont des plantes pérennes des milieux rocheux au-delà de 1 700 m d’altitude3. Les quatre espèces principales présentes dans les Alpes sont Artemisia eriantha Ten., A. umbelliformis Lam., A. genipi Weber et A. glacialis L. (Fig. 1).
Ils font partie des plantes sauvages cueillies en montagne, leur cueillette étant décrite comme « traditionnelle » dans les Alpes, en France et en Italie car pratiquée de longue date (Vouillamoz et al., 2015). On en cueille les brins florifères aromatiques, initialement pour des tisanes, décoctions et liqueurs, et désormais pour toutes sortes de préparations culinaires (Delahaye, 2008). Les motivations de cueillette vont cependant au-delà de l’acquisition d’une ressource : aller au génépi est une façon de profiter de la montagne et/ou de partager et faire découvrir une pratique à ses proches (Fontaine et al., 2025).
Dans le PNM, la diversité géographique, climatique et géologique détermine une distribution spatiale hétérogène pour les quatre espèces de génépi (Fig. 2). La plupart des zones à génépi sont situées dans la zone cœur (la zone soumise à une réglementation stricte des activités humaines pour protéger le patrimoine naturel, culturel et paysager), alors qu’il y en a peu dans son aire d’adhésion (la zone formée par les communes ayant librement adhéré à la charte du PNM). Les cinq services territoriaux structurant le territoire et sa gestion sont concernés par la présence de génépi (Fig. 2).
Comme la plupart des activités humaines, l’activité de cueillette est réglementée : si « les prélèvements de minéraux, de fossiles, de végétaux ou d’animaux sont interdits » dans le cœur du PNM (Parc national du Mercantour, 2018), les génépis font partie d’une liste d’espèces pour laquelle le conseil d’administration du PNM peut autoriser le prélèvement sous conditions (quantités, périodes). Cette réglementation a été modifiée à plusieurs reprises depuis la création du parc en 1979 (Encadré 1). Elle s’est adaptée à l’état des ressources, aux demandes des usagers et aux évolutions administratives et juridiques (Zaitzeff, 1984).
Les évolutions de réglementation de cueillette des génépis dans le parc national du Mercantour : entre un système d’ayant droit, une interdiction complète et une autorisation partielle.
En 1979 avec le décret de création du PNM, la règle était « toute cueillette est interdite » sauf une liste définie de plantes que les locaux (propriétaires de terrains dans le PNM et habitants des communes du PNM) pouvaient cueillir sur leur commune ou dans leur canton.
En 2009, suite à la loi des parcs nationaux et à une concertation interne entre services du PNM, il a été décidé que toute cueillette serait interdite, avec une tolérance pour les contrevenants les premières années.
En 2013-2014, le conseil d’administration a pris unanimement la décision d’autoriser la cueillette de génépi en cœur du PNM à hauteur de 80 brins par personne et par an, uniquement au mois d’août et en utilisant un objet tranchant pour cueillir, à l’exception d’A. genipi dont la cueillette reste interdite (décision du 27.06.2014, prenant effet au 1.07.2014).
En parallèle, pour l’aire d’adhésion, le décret national pour la protection de la nature de 1976 détermine une liste de plantes que les préfets peuvent réglementer (article 23) dont les génépis. Dans les Alpes-de-Haute-Provence (04), tout le monde pouvait cueillir une poignée de génépi (arrêté préfectoral du 28.04.1977), quantité qui a été clarifiée en 1995 et fixée à 100 brins (arrêté 95-1533 du 28.07.1995). Dans les Alpes-Maritimes (06), une « cueillette familiale » est autorisée pour les 4 espèces (arrêté du 18.06.1996), sans préciser la quantité.
Références pour les textes réglementaires :
Arrêté du 23 février 2007 arrêtant les principes fondamentaux applicables à l’ensemble des parcs nationaux ;
Arrêté préfectoral du 18 juin 1991 relatif à la protection et réglementation de certaines espèces végétales dans le département des Alpes-Maritimes ;
Arrêtés préfectoraux n°77-1508 et n°95-1533 relatifs à la réglementation de la cueillette de certaines espèces végétales sauvages - Préfecture des Alpes-de-Haute-Provence ;
Décret n°2009-486 du 29 avril 2009 pris pour l’adaptation de la délimitation et de la réglementation du parc national du Mercantour aux dispositions du code de l’environnement issues de la loi n°2006-436 du 14 avril 2006 ;
Décret n°2012-1541 du 28 décembre 2012 portant approbation de la charte du parc national du Mercantour ;
Décret n°79-696 du 18 août 1979 créant le parc national du Mercantour ;
Loi n° 76-629 du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature ;
Loi n°2006-436 du 14 avril 2006 relative aux parcs nationaux, aux parcs naturels marins et aux parcs naturels régionaux ;
Résolution n°12-2014 du parc national du Mercantour réglementant la cueillette des baies, champignons, génépis et Camomille du Piémont dans le cœur du parc national.
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Fig. 1 Les quatre espèces de génépi présentes dans les Alpes françaises : Artemisa eriantha (génépi laineux), A. genipi (génépi noir), A. umbelliformis (génépi jaune), A. glacialis (génépi des glaciers). |
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Fig. 2 Pointages de génépi dans les Alpes du Sud et le parc national du Mercantour (PNM) (bases de données SILENE et PNM). Seuls les pointages postérieurs à 1980 sont représentés afin d’avoir une précision de géolocalisation suffisante. En traits pointillés : limites des cinq services territoriaux (ST) correspondant aux principales vallées du PNM, avec les localités où sont situés les bureaux de chaque ST. En trait plein : limite de la zone cœur du PNM (carte réalisée par les autrices sur la base des données SILENE et PNM). |
Un cadre socio-écosystémique pour décrire le système étudié
Les génépis et les différents acteurs autour de leur cueillette constituent un socio-écosystème (SES) défini par l’interaction entre des éléments écologiques et biophysiques (les génépis et leur milieu) et sociaux (les acteurs impliqués dans la cueillette et sa gestion). Le cadre d’analyse des SES défini par Anderies et al. (2004) permet de décrire et de replacer les différents éléments de ce système de « cueillette des génépis » (Fig. 3). La cueillette des génépis résulte d’une interaction entre des usagers (cueilleurs) et une ressource (génépis). Cette interaction est modulée par une réglementation spécifique à chaque territoire, qui peut être qualifiée d’« infrastructure » au sens d’Anderies. Elle implique des sanctions (timbre-amende, procès-verbal et amende) si elle n’est pas respectée. Dans le cas du PNM et comme spécifié dans sa charte, le fournisseur de l’infrastructure est le conseil d’administration4. Il définit la réglementation en fonction du contexte local en prenant en compte les retours des agents, l’avis du conseil scientifique, ou encore le point de vue des élus, porte-parole des administrés de leur collectivité.
Les SES sont des systèmes dynamiques et les éléments les constituant ainsi que leurs interactions peuvent être affectés par des changements socio-environnementaux et institutionnels, de manière directe (évolution des pratiques de cueillette) ou indirecte (évolution de la fréquentation des milieux de montagne) sur des temporalités variables. L’intérêt spécifique du cadre d’analyse d’Anderies est de mettre en avant le rôle des infrastructures dans l’adaptabilité des SES face aux perturbations.
Les agents du PNM sont au cœur du SES « cueillette des génépis » (Fig. 3) en vérifiant le respect de la réglementation par les cueilleurs (lien 1) mais pas seulement. Leur présence sur le terrain et dans les vallées leur permet de discuter avec les usagers du territoire (lien 2), sur des sujets allant au-delà de la cueillette. Ils et elles peuvent également échanger avec la direction du PNM et le conseil d’administration, directement ou via leurs représentants (lien 3). La surveillance de la cueillette n’est qu’une petite fraction de leurs missions, plus ou moins prioritaire en fonction des tâches et du contexte de leur service de rattachement (lien 4) et de la période de l’année. Une autre tâche peut être le suivi des espèces et des habitats (lien 5) ; cette connaissance de l’écosystème par les agents va au-delà des suivis formels et dépend aussi de leur sensibilité naturaliste (lien 6). Cette sensibilité personnelle joue également sur leur point de vue sur l’infrastructure « parc national » et ses objectifs (lien 7).
Même si ces liens sont communs à tous les agents, ils dépendent de leurs affinités personnelles (liens 2, 6, 7), de leurs missions (liens 1, 5) ou de leur contexte professionnel (liens 3, 4) : ainsi, chaque agent peut vivre différemment les changements du SES et ne pas identifier les mêmes dysfonctionnements de la réglementation. Nous mobilisons dans cette perspective la notion de « vécu5 » comme expérience personnelle, source de subjectivité, et nous l’inscrivons dans le cadre théorique du SES « cueillette des génépis ». C’est en utilisant ce cadre théorique que l’on saisit les interdépendances entre les changements sociaux, environnementaux et institutionnels qui affectent le SES, et donc la diversité des vécus des agents et les évolutions de réglementation que chacun juge pertinentes.
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Fig. 3 La place des agents dans le socio-écosystème (SES) « cueillette des génépis ». Les agents du PNM (rectangle central) sont au cœur de ce SES du fait de leurs différents liens avec chaque élément (liens en traits discontinus – numérotés en lien avec le corps de texte). ST - Services Territoriaux ; CA - Conseil d’Administration, identifié dans la charte du PNM pour réglementer la cueillette (schéma réalisé par les autrices). |
Méthodologie
La première autrice a vécu cinq mois dans le PNM répartis sur quatre années et a accompagné les agents dans leurs missions. Elle a également mené 29 entretiens semi-directifs individuels auprès des agents du PNM rattachés aux cinq services territoriaux (Ubaye-Verdon, Haut-Var, Tinée, Vésubie, Roya), au service « Connaissance et gestion du patrimoine » (CGP) ou à la cellule stratégie territoriale, soit 59 % des agents de ces services, entre janvier et mars 2022. Les agents ont été retenus selon leur disponibilité, en cherchant à couvrir de manière équilibrée ces différents services et les différentes zones géographiques. Ces entretiens ont été complétés par un questionnaire en ligne, transmis aux agents par le service CGP (17 réponses sur une cinquantaine d’agents, dont 11 qui ont participé à un entretien).
Les entretiens semi-directifs et les questionnaires en ligne abordaient les mêmes questions : le lien entre les agents et le parc (service, poste/fonction, ancienneté), leur parcours, leur connaissance des génépis et de leur milieu (espèces, niche écologique, évolution des populations), les pratiques de cueillette (zones de cueillette forte/faible, évolutions), les enjeux associés à la cueillette des génépis dans le parc, et enfin leur point de vue sur sa réglementation. Les discours ont été interprétés selon une analyse thématique après encodage. La démarche est abductive (allers-retours entre inductif et hypothético-déductif), avec des thématiques pré-identifiées puis un développement basé sur les éléments émergeant des entretiens.
Les personnes enquêtées font majoritairement partie des services territoriaux (26 agents en poste et 3 retraités). La plupart (22 agents) sont gardes-moniteurs ou techniciens de l’environnement, assumant les missions de surveillance, de connaissance, de sensibilisation et d’éducation à l’environnement et sont davantage sur le terrain. Quatre agents ont des postes de chef de service, avec principalement des missions de management d’équipe et de développement local. Les agents du siège (6 agents) ont des postes de chargé de mission thématique. En termes d’ancienneté, les agents enquêtés sont arrivés au PNM entre 1979 et 2022, avec une arrivée médiane en 2011.
Ainsi, nous analysons dans cet article comment les évolutions des différentes composantes du système de cueillette réglementée des génépis sont vécues par les agents du PNM, en croisant les évolutions décrites par la recherche académique avec celles évoquées par les agents lors des entretiens, les évolutions globales soulignées par la première pouvant s’écarter des évolutions locales décrites par les agents (partie 2). Dans ce contexte de changements, nous explorons ensuite comment les réglementations sont perçues, et ce que cela révèle de la posture des agents vis-à-vis de la conservation des écosystèmes (partie 3).
Les agents du parc national du Mercantour face aux changements associés au socio-écosystème de « cueillette des génépis »
Des changements environnementaux : dynamique de la ressource « génépi » et des écosystèmes de montagne
Les changements climatiques et leurs conséquences en zones de montagne sont difficiles à appréhender du fait de la complexité topographique de ces milieux (Pepin et al., 2022), mais des tendances comme le verdissement des milieux de haute altitude, i.e. leur végétalisation, sont d’ores et déjà observées (Rumpf et al., 2022). Or les génépis, peu compétiteurs face à d’autres espèces de plantes (Kempel et al., 2020), poussent en altitude dans des milieux rocailleux à rocheux où le verdissement est particulièrement marqué (Carlson et al., 2017). Les génépis seraient donc particulièrement sensibles aux changements climatiques, et la cueillette serait alors une pression supplémentaire (Fontaine et al., 2024) bien que ses effets varient selon les types de cueillette, le comportement des cueilleurs, les organes prélevés, ou encore l’écologie des espèces (Ticktin, 2004). Un suivi de stations de A. umbelliformis a été conduit entre 2015 et 2019 sur le site de Côte de l’Âne (Entraunes, commune des Alpes-Maritimes) par des agents du PNM rattachés au service territorial Haut-Var, en partenariat avec le Conservatoire botanique national méditerranéen. Ce suivi semble montrer une diminution du nombre de semis de génépi par rapport au nombre d’adultes au cours du temps, la cueillette étant identifiée comme une cause possible de cette diminution (Diadema et Papuga, 2019) dans la mesure où le prélèvement des brins (qui portent les graines) limite le stock de semences pouvant être dispersées.
Dans notre étude, 63 % des agents ne parviennent pas à évaluer l’état des populations de génépi : beaucoup estiment ne pas avoir assez de recul sur la question. Un agent indique aussi qu’« on voit les brins, pas les pieds, donc c’est difficile à appréhender » [Ag1]6, en précisant que la floraison dépend des conditions climatiques : il pourra observer de très grands brins une année où les conditions sont propices, mais cette production ne se traduira pas forcément par une augmentation de la taille de la population. Plusieurs agents perçoivent des variations interannuelles : brins courts et brûlés tôt dans la saison, décrochements de plantes sèches suite à la sécheresse, floraison précoce lors de printemps chauds.
Quelques agents perçoivent des évolutions globales, quelle que soit leur ancienneté : un déclin des populations est évoqué par sept agents, et une croissance par deux autres, en insistant sur le fait que ce sont des impressions et qu’il n’y a pas de suivi pour le confirmer, le suivi sur le site de Côte de l’Âne à Entraunes n’étant pas connu par tous et ne concernant qu’une seule espèce, sur un seul site. Ces agents citent des lieux particuliers sur lesquels les déclins ont été notés (Pelat, Petite Tour d’Allos, col de la Moutière), mais il leur est difficile d’obtenir une vision globale. Huit agents parlent de la variabilité spatiale de la dynamique des génépis, quatre de sa variabilité interannuelle : cela rejoint le fait que la production de brins est très variable, selon les conditions écologiques et climatiques (Fontaine, 2024, chapitre 2).
Malgré ces incertitudes sur l’évolution des populations de génépi, les agents suggèrent différents facteurs de vulnérabilité : trois agents citent la vulnérabilité particulière des génépis liée aux conditions où ils poussent et aux évolutions climatiques. Six d’entre eux relient le déclin des populations à la surcueillette. Quatre agents évoquent l’effet de la cueillette sur la reproduction sexuée des génépis : « Même si l’espèce continue à se reproduire par reproduction végétative, la diversité génétique baisse, et ce n’est pas bon pour la pérennité d’une espèce » [Ag20]. Cinq autres enfin évoquent le problème de l’arrachage dont l’effet est direct pour la plante. Un agent suggère d’interdire la cueillette par précaution considérant que les génépis sont rares, se développent lentement et qu’avec le changement climatique, on ne sait pas comment ces milieux vont évoluer.
Des changements sociétaux : dynamique des pratiques de cueillette
Les changements qu’on appelle ici « sociétaux » portent à la fois sur les changements d’usages et de publics en montagne. Initialement utilisés en tisane, les génépis sont aujourd’hui consommés davantage en liqueur et intégrés dans toutes sortes de préparations culinaires (Delahaye, 2008). Cela implique une demande croissante en plantes de la part des transformateurs, qui a conduit à la mise en culture des génépis afin de limiter la pression sur les populations naturelles (Rey et Slacanin, 1997). Et bien que la cueillette professionnelle pour approvisionner les transformateurs ait largement diminué à l’échelle nationale du fait de la mise en culture7 et soit aujourd’hui interdite sur le territoire du PNM (Encadré 1), il reste difficile de quantifier l’évolution de la cueillette familiale destinée à l’autoconsommation.
Une augmentation de la fréquentation estivale en montagne est notée avec l’engouement pour les pratiques de nature (Tuppen et Langenbach, 2021) qui peuvent être une opportunité de cueillir. Les modes d’acquisition des connaissances (livres, internet) de ces nouvelles populations, ainsi que l’évolution de leurs rapports au danger et à la sécurité (Riffaud et al., 2021), peuvent modifier les comportements.
Les agents ressentent différemment les conséquences de ces évolutions, et parmi les personnes qui ont un avis sur la question, 48 % perçoivent une diminution, 29 % une augmentation. Comme pour les populations de génépi, les agents signalent la variabilité spatiale des évolutions (14 agents), avec des sites qui sont davantage cueillis alors que d’autres sont abandonnés.
Plusieurs points soulevés par les agents empêchent de dégager une tendance générale d’évolution :
1) Depuis une vingtaine d’années, la tendance n’est pas linéaire, mais dépend des changements de réglementation successifs (Encadré 1) : l’interdiction de 2009 a induit une baisse marquée, alors que la réautorisation de 2014 a conduit à une augmentation forte de la cueillette, plus limitée aujourd’hui commente un agent qui a vécu ces évolutions : « Aujourd’hui, cette euphorie de cueillette [suite à la réautorisation] c’est un peu fini, les gens se rendent compte qu’aller cueillir le génépi c’est dur, c’est loin, et en plus il faut connaître les espèces ! » [Ag3]. Sa remarque concerne plutôt les cueilleurs non connaisseurs, car « le public des connaisseurs est toujours là et ils font du bruit ! » au sens où si la cueillette était interdite ils se cacheraient davantage [Ag3]. Selon ce même agent, les cueilleurs considéreraient que « les droits qu’on n’utilise pas, on les perd », ce qui maintient l’activité de cueillette dans le cœur du PNM.
2) Les tendances diffèrent selon le public et les types de cueilleurs considérés : la cueillette par les locaux, les « connaisseurs », serait toujours présente mais en baisse du fait d’un vieillissement des habitués (« ce qui a fait diminuer [la cueillette] c’est le vieillissement » [Ag18]). Au contraire, l’évolution de la cueillette par les non-connaisseurs serait plus difficile à évaluer, car plus ponctuelle. Plusieurs agents indiquent qu’il y a de plus en plus de monde en montagne, et qu’il y a toujours quelques cueilleurs parmi eux : « Si 1 000 personnes sont contrôlées à 80 brins tous les jours, c’est un pillage beaucoup plus important qu’une personne contrôlée à 1 000 brins » [Ag3]. Un grand nombre de brins est alors extrait du milieu, en respectant les règles.
3) Les évolutions perçues dépendent de l’insertion des agents dans le monde de la cueillette : si les agents sont ou ont été cueilleurs, ou fréquentent d’autres cueilleurs. Cela dépend aussi de leur âge et de leur lieu de vie. À titre d’exemple, un des agents indique : « Avant, tous les jeunes de mon âge [ceux de 17-25 ans] y allaient, ils étaient fiers, donc ils en parlaient ! Aujourd’hui, tous ont leur activité, leur famille… je pense qu’ils ne vont plus au génépi ».
4) Les évolutions perçues dépendent des observations personnelles des agents et de la pression de surveillance appliquée.
Les agents identifient donc différents types de publics : les connaisseurs, « ceux qui ont une âme de cueilleurs » [Ag14], vont au génépi « par habitude », « parce que c’est la tradition » [Ag24, Ag5], ou encore « parce que le génépi c’est meilleur quand c’est fait maison » [Ag14, Ag17]. Certains agents rattachent les connaisseurs aux « bons cueilleurs » parce qu’« ils sont plus consciencieux, ils veulent pouvoir retourner cueillir dans leur coin l’année suivante » [Ag21]. Les non-connaisseurs sont au contraire « les gens de la côte » [Ag23, Ag5], « les touristes », ceux « qui cueillent pour le fun », [Ag5, Ag21], « parce qu’on leur a dit qu’on pouvait cueillir le génépi », « qui se disent “je fais un truc fou, c’est excitant, je vais épater les potes !” » [Ag14]. Ils ne savent pas toujours différencier les espèces, cueillent par erreur de l’achillée naine (Achillea nana L.) ou du faux génépi (Senecio incanus L.). Ils sont réputés faire moins attention, n’utilisent pas d’objet tranchant, ce qui conduit à l’arrachage puisqu’« un pied de génépi ça ne tient pas à grand‑chose… » [Ag1]. Dans ce sens, ils sont parfois rattachés à la catégorie des « mauvais cueilleurs », expression récurrente et faisant écho aux mauvaises pratiques identifiées notamment par l’Association française des cueilleurs professionnels de plantes sauvages (AFC, 2022).
En plus d’un certain état d’esprit, les types de cueilleurs identifiés par les agents sous-entendent des pratiques qui n’auront pas les mêmes effets sur la ressource, ni les mêmes « dommages collatéraux » sur les autres espèces et sur les milieux suite aux sorties de sentier.
Au-delà des changements côté cueilleurs, les agents soulignent l’augmentation générale de la fréquentation, avec des personnes qui ne connaissent pas forcément la réglementation du parc : les agents doivent alors faire davantage de sensibilisation auprès de ces nouveaux publics concernant les chiens, le bivouac, ou encore le VTT, activités réglementées et très visibles (et plus répandues que la cueillette), dont la surveillance est donc priorisée.
Des changements institutionnels : évolution du fonctionnement des parcs nationaux et du métier d’agent
Les changements qu’on appelle ici « institutionnels » sont à la fois ceux liés à la profession d’agent de parc national et ceux liés à l’institution parc. Suite au rapport parlementaire de Jean-Pierre Giran (2003), la loi de réforme des parcs nationaux de 2006 a redessiné leurs objectifs, en les orientant vers le développement local dans leur aire d’adhésion via la contractualisation, alors que la protection reste l’objectif principal dans la zone cœur. Elle accentue aussi le poids des élus locaux dans la gouvernance en réponse aux enjeux d’acceptabilité politique et sociale (Laslaz, 2007).
En parallèle, le métier d’agent d’espace naturel a changé lors du regroupement en corps de métier du fait de la diversification des fonctions et des activités ou encore d’une exigence de transparence (Granjou et al., 2010). Des exigences nouvelles en termes de compétences administratives diminuent le temps passé sur le terrain et modifient le profil des agents (médiateur plutôt que de naturaliste). Les concours désormais nationaux permettent une mobilité géographique et institutionnelle accrue des agents qui n’accumulent pas autant d’expérience et de connaissances situées dans leurs territoires de travail. L’évolution du public fréquentant les espaces montagnards affecte également le métier d’agent car la diversification des loisirs implique des méthodes de surveillance différentes (VTT, drone, cueillette) priorisées selon les enjeux propres à chaque territoire.
Dans le service territorial Haut-Var, il y a un plus grand nombre de contrôles cueillette que dans les autres services territoriaux (en 2020 : 26 contrôles dans le Haut-Var contre 3 en Tinée, 7 en Ubaye-Verdon, aucun en Vésubie et en Roya-Bévéra). Cela peut révéler une plus grande densité de cueilleurs dans le Haut-Var (en lien avec la réputation du secteur pour les génépis), des niveaux de surveillance variables (selon la répartition spatiale des génépis) ou encore une priorisation différente des missions entre les services territoriaux. Un agent indique que « par rapport à d’autres services territoriaux, dans le Haut-Var […], c’est plus loin de Nice et moins fréquenté, il y a moins de villages, pas de lac de pêche, pas de sites classés « Merveilles », peu de bivouacs… donc on a du temps pour le reste » [Ag3], pour la surveillance génépi notamment. Au contraire, en Vésubie les agents ont « d’autres chats à fouetter en été ! » [Ag15], en Roya-Bévéra « il y a d’autres urgences, d’autres dossiers » [Ag9] liés notamment à l’affluence touristique sur des sites emblématiques comme la vallée des Merveilles, qui implique une charge de travail importante (surveillance, sensibilisation). Un agent explique qu’« ailleurs [que dans le Haut-Var] les agents sont plutôt dans les alpages, en lien avec les problèmes de pastoralisme […]. Tout ça est très lié aux différences géographiques entre les secteurs et aux différentes problématiques auxquelles ils doivent faire face » [Ag16]. De manière générale, les agents indiquent être de moins en moins sur le terrain ; alors qu’avant ils et elles passaient un jour de bureau par semaine maximum, aujourd’hui c’est l’inverse.
Ces différences de priorités entre services territoriaux sont aussi liées aux sensibilités des agents qui y travaillent. Plusieurs se disent davantage attirés par la faune que par la flore, et les caractères et la motivation des agents peuvent favoriser ou non la mise en place de suivis à long terme assez lourds. Les agents plus sensibles à la question des génépis sont identifiés par leurs collègues comme des « lanceurs d’alerte » [Ag16]. Avec le renouvellement des équipes en lien avec la mobilité accrue des agents, il peut y avoir transmission (ou non) des sensibilités et des priorisations selon les modalités de « tuilage » entre les anciens agents et les nouvelles recrues. Cette mobilité peut aussi jouer sur les relations avec les autres habitants de la vallée : « Quand on a l’étiquette parc, on a certainement moins d’écho d’où les gens vont cueillir ! » [Ag8]. Cette « étiquette » peut créer un filtre dans les échanges entre agents et habitants, qui s’atténue lorsque les agents sont installés depuis longtemps dans les vallées, mais se maintient lorsque les agents changent régulièrement de territoire.
Entre vécus de la réglementation et conceptions de la conservation
Des dysfonctionnements de la réglementation identifiés par les agents
Une grande majorité (74 %) des agents interrogés indique que la réglementation actuelle est inadaptée. Un agent le résume en disant que « ces règles, c’est une vue de l’esprit » [Ag33], pour une diversité de raisons (Tab. 1). La figure 4, construite à partir des entretiens des agents, récapitule ces liens entre dysfonctionnements de la réglementation et changements socio-environnementaux et institutionnels.
Les difficultés à contrôler le respect de l’arrêté actuel est un élément qui ressort souvent (PB1 dans le tableau 1). Les agents relient ces difficultés de surveillance au « faible taux et [au] côté aléatoire des contrôles » [Ag17] en raison de la topographie associée aux sites de cueillette (en Vésubie il y a « 30 km de crêtes […] on ne peut pas être partout » [Ag33]) et des autres problématiques à gérer en été, comme l’afflux touristique ou les nouveaux usages. Ces derniers, ainsi que les évolutions du métier d’agent de parc national avec moins de temps passé sur le terrain, accentuent le sentiment d’impossibilité du contrôle de la cueillette du fait de la priorisation des tâches des agents.
En plus des difficultés de contrôle, la réglementation leur paraît absurde. Celle-ci autorise une cueillette de 80 brins par personne et par an, or lorsque « [l’agent] contrôle un ramasseur, rien ne [lui] permet de savoir s’il est déjà allé ramasser plusieurs fois » [Ag17]. Ensuite, la réglementation fixe une période où la cueillette est autorisée, le mois d’août, mais la maturité des plantes n’est pas prise en compte alors qu’elle est très variable d’une année sur l’autre [Ag2]. Cette variabilité de la floraison peut être liée aux changements climatiques, avec une maturité plus précoce du fait d’années plus chaudes. Enfin, des « bonnes pratiques » sont définies dans la réglementation, or le fait que quelques brins doivent être laissés sur pied n’est pas contrôlable, notamment à cause des passages successifs de cueilleurs.
Ce caractère absurde ressort également lorsque les agents font le parallèle avec les orties ou les épinards sauvages (PB6), interdits à la cueillette et pourtant abondants autour des zones de parcage des troupeaux et des refuges. Ces autres espèces et leur milieu semblent aussi moins fragiles que les génépis et les zones de haute montagne face aux changements climatiques. Plus encore, certains agents considèrent que la réglementation actuelle est inutile et cristallise les tensions entre l’institution PNM et les acteurs du territoire (PB7). En effet, la mise en culture des génépis rend la cueillette commerciale moins intéressante, et la cueillette familiale correspond à des quantités prélevées bien moindres. Selon ces mêmes agents, les populations de génépi ne sont pas menacées, mais les tensions engendrées par la réglementation de la cueillette desservent le PNM.
Le manque de clarté pour les usagers est un argument souvent soulevé (PB3) du fait des différences de réglementation entre les parcs, les départements, et les espèces (A. eriantha est interdit à la cueillette dans le parc national des Écrins, A. genipi dans le PNM), alors que la plupart des cueilleurs, et même certains agents, ne sont pas capables de les différencier.
Les changements successifs de réglementation (Encadré 1) [PB5] participent aussi de ce manque de clarté pour les usagers, et peuvent renvoyer une image négative du parc, au sens où « les gens prennent [le PNM et ses agents] pour des charlots » [Ag26] qui ne savent pas ce qu’ils veulent. Alors que l’interdiction de cueillette (entre 2009 et 2014), « c’était rentré dans la tête des gens » [Ag30], le retour à l’autorisation pour tout le monde « a augmenté le nombre de brins soustraits du milieu » [Ag3] : cette inefficacité de la réglementation par rapport à la conservation des espèces est citée par un tiers des agents enquêtés (PB4). Certains agents soulignent alors le fait que la surcueillette sur certains sites n’est pas compatible avec le rôle d’un parc national, symbole de protection forte des espèces et des milieux (PB2). La nécessité d’avoir un niveau de protection élevé dans ces espaces est mise en regard de la faible surface couverte par les parcs nationaux (« C’est quoi, moins de 1 % du territoire ! On a largement de quoi cueillir ailleurs ! » [Ag19]). Plus spécifiquement sur les génépis, un agent pense que « c’est aberrant de pouvoir cueillir en cœur de parc, c’est notre devoir en tant que parc de protéger la nature », et que « si nous, on ne l’interdit pas, personne ne l’interdira » [Ag14].
Problèmes identifiés par les agents par rapport à la réglementation actuelle de la cueillette des génépis dans le PNM (35 agents au total, 26 n’étant pas satisfaits de cette réglementation).
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Fig. 4 Liens entre les changements affectant le socio-écosystème « cueillette des génépis » et les dysfonctionnements de la réglementation de cueillette identifiés par les agents du parc national du Mercantour. La numérotation des dysfonctionnements (PBx) se retrouve dans le texte et le tableau 1 (schéma réalisé par les autrices). |
Des postures différentes vis-à-vis de la conservation
Notre enquête révèle les différentes conceptions du rôle des parcs nationaux par les agents, de leurs objectifs, et de la conservation en général. Celles-ci peuvent être organisées en un premier axe portant sur les objectifs de conservation (que conserver ?), un second sur la relation au territoire (comment conserver ?). Pour le premier axe, l’objectif peut être de conserver les génépis en tant qu’espèces, pour elles‑mêmes (approche biocentrique de la conservation : Flores et Clark, 2001) ou de conserver une pratique spécifique aux zones de montagne, qui implique nécessairement de conserver la ressource, mais sans exclure l’humain (approche anthropocentrique). Un agent explique qu’étant donné que les humains ont façonné tous les paysages, il n’est pas possible de les exclure complètement. Dans cette optique, des compromis sont nécessaires : tant que les activités sont respectueuses des milieux, ce sont des moyens de maintenir ou de retrouver le lien avec la nature que beaucoup ont perdu. Tant que la cueillette est raisonnable, « ce n’est pas une hérésie de cueillir dans le parc » [Ag24]. Ce premier axe correspond aux missions principales des parcs (protection de la biodiversité, valorisation d’activités compatibles avec le respect de la nature, sensibilisation pour faire émerger une culture de la nature). Il souligne également des injonctions contradictoires au sein même de socio-écosystèmes peu aménagés : la sauvegarde de pratiques patrimoniales et la conservation d’espèces et milieux fragiles.
Pour le second axe, les agents peuvent se considérer comme habitants ou gestionnaires d’un territoire. Les agents qui ont fait le choix d’un lieu de vie voient plutôt le PNM comme un territoire qui inclut les humains et leurs activités. Le positionnement vis-à-vis des locaux et les interactions sociales qui en découlent peuvent alors être assez différents. Cela soulève la question du positionnement le plus efficace pour mettre en place et appliquer une réglementation : se positionner en extérieur pour éviter les conflits d’intérêts, ou se positionner comme participant au système pour mieux comprendre les dynamiques et les attentes locales, et cibler des leviers efficaces (Debril, 2014).
Ces deux axes recoupent les approches « préservationniste » (le parc national comme espace sanctuarisé) versus « conservationniste » (le parc national où patrimoines naturels et culturels sont maintenus en équilibre) de la conservation de la nature (Maris, 2018). S’il peut être pertinent de combiner et de faire coexister ces différentes conceptions de la conservation (Aguilar et Webb, 2024), il peut être difficile de les faire vivre au sein d’un même espace protégé, notamment lorsqu’il est nécessaire de fixer des réglementations. Ces dernières sont donc souvent basées sur des compromis. Au‑delà des agents, ces divergences de valeurs relatives à la conservation apparaissent aussi dans les conseils scientifiques des parcs nationaux (Ronsin, 2018) ainsi que chez les cueilleurs et les usagers du territoire (Fontaine et al., 2025) : ce sont moins les activités de ces différents acteurs que leurs relations au territoire et aux espaces naturels qui structurent leur vision des parcs nationaux.
Conclusion
Dans le cadre du socio-écosystème de « cueillette des génépis », le contexte est très variable spatiotemporellement au sein même d’un parc. Cependant, ces variations, qu’elles soient socio-environnementales ou institutionnelles, ne sont pas vécues de la même manière par les agents du parc : cela dépend de leur sensibilité, de leur histoire personnelle et professionnelle, ou encore des caractéristiques de leur territoire de vie et de travail. Sur le plan environnemental, les agents n’ont pas toujours la connaissance du territoire nécessaire pour percevoir les évolutions des populations de génépi et de leur milieu ni leurs causes. Sur le plan sociétal, les pratiques évoluent, mais cela dépend des vallées et de leur fréquentation par différents publics. Sur le plan institutionnel, les missions et l’organisation des parcs nationaux se transforment, mais l’ancienneté et les idéaux des agents influent sur la manière dont ils et elles vivent ces évolutions. Ces dernières participent de l’inadéquation entre la réglementation et le contexte territorial, source de dysfonctionnements révélés par les personnes mêmes qui appliquent cette réglementation sur le terrain.
De manière plus générale, cette étude soulève plusieurs questions quant à la pertinence d’une réglementation et son adéquation à un contexte en rapide évolution. Elle apporte un regard sur les interdépendances entre des écosystèmes et des pratiques humaines. Celles-ci peuvent être étudiées d’un point de vue écologique, par exemple en croisant les conditions écologiques – plus ou moins favorables pour les génépis – et l’intensité de la cueillette : cela permet d’identifier les zones où le risque potentiel pour les populations de génépi est le plus important (Fontaine et al., 2024). Le point de vue présenté ici, celui des agents du PNM, complète l’approche écologique. Les agents de terrain, sentinelles au cœur de ces socio-écosystèmes, apportent de nombreuses informations sur leurs éléments et leurs dysfonctionnements. Décortiquer les arguments des agents en faveur (ou non) d’un changement de réglementation, comment ces arguments se sont construits, est nécessaire pour prendre les décisions les plus cohérentes possible malgré les incertitudes, tout en sachant que la protection des espèces et des espaces est aussi une question de positionnement éthique et politique.
Que ce soit par des approches écologiques, des suivis floristiques, des approches plus géographiques, ou par le biais d’enquêtes auprès des acteurs, des études sur le long terme sont nécessaires pour suivre les évolutions des contextes socio-environnementaux et institutionnels, et leurs conséquences sur le fonctionnement des socio-écosystèmes. Les agents sont des acteurs centraux pour mener ces suivis ou apporter un appui. Néanmoins, la temporalité des suivis (et plus largement de la recherche scientifique) est rarement la même que celle de la gestion des milieux naturels, où les décisions doivent souvent être prises rapidement avec une connaissance seulement partielle des systèmes et de leurs dynamiques. L’enjeu est alors de communiquer sur ces incertitudes et d’être transparent sur les éléments qui justifient des décisions comme les changements de réglementation.
Remerciements
Les autrices tiennent à remercier chaleureusement tous les agents du parc national du Mercantour qui ont accepté de partager leur expérience et de discuter autour de la thématique « génépis », ainsi que ses différents services pour leur apport logistique. Les autrices remercient l’Office français de la biodiversité et le LabEx CEMEB pour leur soutien financier, et notamment Eva Diatta pour son appui administratif. Elles remercient également John Thompson pour sa participation au montage et à l’encadrement de ce projet ainsi que les relecteurs et relectrices de ce texte.
Références
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- Aguilar L.K., Webb C.E., 2024. Keystones for conservation: diversity, wellbeing, coexistence, Biological Conservation, 291, 110464, https://doi.org/10.1016/j.biocon.2024.110464.
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Voir www.infoflora.ch/fr/.
Nous avons choisi de parler de « vécu » des agents, terme qui inscrit le point de vue des agents dans le temps long, et se construit au fil des expériences, avec une part réflexive et immersive. Au-delà de l’analyse de discours, le terme « vécu » engage aussi la corporalité, les gestes, les attitudes des agents, visibles sur le terrain.
Citation de l’article : Fontaine N., Boulangeat I., Gauthier P., Caillon S., 2025. Les agents d’espaces naturels face aux changements socio-environnementaux et institutionnels : le cas des génépis dans le parc national du Mercantour. Nat. Sci. Soc., https://doi.org/10.1051/nss/2025055
Liste des tableaux
Problèmes identifiés par les agents par rapport à la réglementation actuelle de la cueillette des génépis dans le PNM (35 agents au total, 26 n’étant pas satisfaits de cette réglementation).
Liste des figures
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Fig. 1 Les quatre espèces de génépi présentes dans les Alpes françaises : Artemisa eriantha (génépi laineux), A. genipi (génépi noir), A. umbelliformis (génépi jaune), A. glacialis (génépi des glaciers). |
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Fig. 2 Pointages de génépi dans les Alpes du Sud et le parc national du Mercantour (PNM) (bases de données SILENE et PNM). Seuls les pointages postérieurs à 1980 sont représentés afin d’avoir une précision de géolocalisation suffisante. En traits pointillés : limites des cinq services territoriaux (ST) correspondant aux principales vallées du PNM, avec les localités où sont situés les bureaux de chaque ST. En trait plein : limite de la zone cœur du PNM (carte réalisée par les autrices sur la base des données SILENE et PNM). |
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Fig. 3 La place des agents dans le socio-écosystème (SES) « cueillette des génépis ». Les agents du PNM (rectangle central) sont au cœur de ce SES du fait de leurs différents liens avec chaque élément (liens en traits discontinus – numérotés en lien avec le corps de texte). ST - Services Territoriaux ; CA - Conseil d’Administration, identifié dans la charte du PNM pour réglementer la cueillette (schéma réalisé par les autrices). |
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Fig. 4 Liens entre les changements affectant le socio-écosystème « cueillette des génépis » et les dysfonctionnements de la réglementation de cueillette identifiés par les agents du parc national du Mercantour. La numérotation des dysfonctionnements (PBx) se retrouve dans le texte et le tableau 1 (schéma réalisé par les autrices). |
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