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Nat. Sci. Soc.
DOI https://doi.org/10.1051/nss/2021021
Publié en ligne 2 juin 2021

© A. Tabourdeau, Hosted by EDP Sciences, 2021

Licence Creative CommonsThis is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC-BY-NC (https://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0), which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, excepted for commercial purposes, provided the original work is properly cited.

Au XXe siècle, la valorisation énergétique de la forêt, qui prévalait historiquement, a été supplantée par le bois d’œuvre et le bois d’industrie1 (Puyo, 1999 ; Arnould, 2002 ; Evrard et Poinsot, 2013). Cependant, au début du XXIe siècle, l’essor des énergies renouvelables a conduit à un effort de réactivation très rapide et substantiel de cette valorisation. Mais les modalités de cet effort ont suscité des divergences à la fin des années 2000 entre, d’un côté, les tenants de chaufferies de puissance contenue, essentiellement dédiées à la chaleur, et, de l’autre, les tenants d’installations de très forte puissance, impliquant souvent de la cogénération. Ces réajustements des processus de valorisation du bois constituent le marqueur d’une nouvelle période de transition pour la forêt.

Depuis plus de vingt ans, les processus de transition font l’objet d’un intérêt scientifique et social fort. En sciences humaines et sociales, l’étude dite des transitions durables2 a produit une importante littérature. Cependant, sa naïveté face aux processus spatiaux a été largement soulignée depuis une dizaine d’années (Coenen et al., 2012 ; Bridge et al., 2013 ; Hansen et Coenen, 2015 ; Castán Broto et Baker, 2018), notamment en ce qui concerne le rôle du contexte local et de la multi-scalarité, conduisant en réaction à l’émergence d’une « géographie des transitions durables » (Murphy, 2015 ; Truffer et al., 2015).

Cet article propose une explication nouvelle des difficultés de valorisation du bois-énergie et souhaite ainsi contribuer à cette géographie des transitions durables. Pour cela, il mobilise les travaux de l’école de la proximité, élaborés à la fin des années 1990 et pendant les années 2000 et récemment réinterrogés (Bahers et Durand, 2017 ; Colletis et Pecqueur, 2018 ; Torre et Talbot, 2018). Relevant des sciences régionales et de la géographie économique, ces travaux fournissent des concepts pertinents pour analyser le rôle des processus sociospatiaux puisqu’ils examinent les relations entre acteurs et ressources et, ainsi, ce qui fait la spécificité des valorisations.

Cet article répond donc à deux objectifs. Le premier, d’ordre théorique, est de montrer l’apport de la géographie économique dans l’étude des transitions. Malgré la place prise par les questions énergétiques en sciences humaines et sociales depuis trente ans (Castán Broto et Baker, 2018), il s’agit de partir du constat de Bridge et Gailing (2020) que la géographie en général, économique et politique en particulier, n’a pas (encore) joué un rôle pivot dans ces recherches. Pour cela, dans un premier temps, cet article détaille les enjeux d’une géographie des transitions et analyse son positionnement dans les travaux sur la transition énergétique en France, avant de souligner l’apport de la notion de proximité à ces travaux. Le second objectif, de portée analytique, est d’aider à comprendre pourquoi la mobilisation de la ressource forestière n’a pas atteint les objectifs fixés par les politiques nationales de l’époque : pour y répondre, l’article se penche dans un second temps sur le cas du bois-énergie dans les régions Auvergne et Rhône-Alpes au tournant des décennies 2000 et 2010 pour montrer en quoi ce croisement jette un nouvel éclairage sur les tensions rencontrées.

Transitions et spatialités

La littérature sur les transitions

Afin d’explorer les modifications sociales, techniques et économiques récentes ayant trait à l’énergie, souvent regroupées sous le terme de transition énergétique, les sciences humaines et sociales ont élaboré au cours des vingt dernières années un large éventail d’approches issues de sensibilités différentes. Parmi elles, l’étude des transitions durables s’est taillée une place de choix fondée, d’un côté, sur l’analyse des systèmes d’innovation technologique et, de l’autre, sur l’approche dite des transitions sociotechniques3 (Coenen et Truffer, 2012). Empruntant à l’économie évolutionnaire, aux sciences de gestion et à la sociologie, l’étude des transitions sociotechniques illustre les reconfigurations des systèmes techniques en éclairant la diffusion de l’innovation d’une « niche », source de l’innovation, à un « régime », ensemble stabilisé d’institutions, de règles et d’acteurs (Geels, 2002 ; Berkhout et al., 2004 ; Smith et al., 2005 ; Geels et Schot, 2007). Tous deux sont influencés par le « paysage », méta-environnement regroupant des injonctions ou des événements planétaires (institutions internationales, marchés, changements environnementaux, etc.).

Du fait de sa plasticité et de sa capacité à toucher un large éventail de sciences humaines et sociales, cette approche s’est imposée comme une des principales forces explicatives des transitions au cours de la dernière décennie et nourrit toujours des propositions d’agendas de recherche (Köhler et al., 2019). Néanmoins, elle ne fait pas consensus, notamment pour les questions énergétiques et territoriales. Ses critiques soulignent son aspect idéaliste et structuraliste (Smith et al., 2005), c’est-à-dire le fait qu’elle prend comme donnés les échelles de diffusion, les besoins et les fonctions des individus et institutions (Shove et Walker, 2010), et appellent à privilégier une approche plus relationnelle, afin de prendre en compte les réagencements liés aux acteurs à l’intérieur des structures (Labussière et Nadaï, 2018b).

Il est également reproché à l’étude des transitions sociotechniques sa naïveté et son manque de précision vis-à-vis des différenciations spatiales générées par les transitions à cause d’une vision surtout nationale et d’un manque d’attention au rôle du contexte institutionnel local (Coenen et al., 2012 ; Truffer et Coenen, 2012). Il en découle qu’elle néglige ou n’explicite pas suffisamment le fait que les trajectoires de transition affectent simultanément plusieurs échelles. Cette insuffisance conduit à une vision des échelles « compartimentée » (Coenen et Truffer, 2012) ou bien idéaliste, considérant les niveaux comme préexistants et « absolus » (Castán Broto et Baker, 2018). En effet, les transitions ne sont pas un phénomène binaire, qui prendrait son origine uniquement au niveau national ou local (Truffer et al., 2015), de même que les processus d’innovation ne sont pas uniquement ascendants (Hansen et Coenen, 2015). De ce fait, la transition énergétique ne concerne pas seulement des proximités entre des acteurs et des ressources décentralisées à l’échelon local, mais aussi des proximités organisées entre acteurs à de multiples échelles.

La spatialité dans les questionnements énergétiques en France : localiser ou spatialiser ?

L’approche des transitions durables n’a pas connu le même écho dans la littérature francophone. En revanche, le thème de la transition énergétique a suscité en France un riche corpus d’études de cas en sciences humaines et sociales. Nombre de ces études ont, à divers degrés et à travers différentes sensibilités, abordé les enjeux spatiaux. La première étape de cet article est précisément d’évaluer la prise en compte des processus sociospatiaux dans cette littérature. Pour ce faire, la méthode utilisée est celle d’une revue de littérature narrative, au sens de Sovacool et al. (2018), c’est-à-dire sans échantillonnage, codage ou analyse quantitative des résultats, mais aussi exhaustive que possible. Elle s’appuie sur une recherche des termes « énergie », « France » et « transition », pour les dix dernières années sur Google Scholar. À partir des articles identifiés ont été remontés à la fois les articles qui y étaient cités et ceux les citant. Le fil directeur est la transition énergétique dans la littérature francophone, sachant que des typologies de la littérature anglophone ont déjà été proposées, par exemple par Hansen et Coenen (2015) ou Bridge et Gailing (2020).

Trois catégories de travaux ont été identifiées et sont résumées dans le tableau 1 : la première analyse les ressources et les enjeux économiques, la deuxième porte sur la gouvernance et l’action publique et la troisième sur les spécificités locales. Nous présentons ces trois catégories avant de souligner les deux niveaux d’analyse spatiale qu’elles mettent en jeu.

La première catégorie de travaux s’intéresse aux ressources mobilisées pour la transition énergétique et leur mise en économie. Ces travaux analysent comment les acteurs, les ressources et les espaces se construisent et évoluent avec le temps. Les auteurs adoptent une posture matérialiste, c’est-à-dire en opposition à une posture idéaliste qui considèrerait les territoires, les ressources ou encore les niveaux d’échelles préexistants aux phénomènes étudiés. Cette catégorie regroupe plusieurs sous-ensembles, aux inspirations conceptuelles différentes.

Un premier sous-ensemble de travaux s’inspire de l’économie territoriale et la géographie économique, voire politique, et éclaire l’ancrage territorial des acteurs et des ressources énergétiques (Landel, 2007 ; Durand et Landel, 2015 ; Landel, 2015 ; Duruisseau, 2016). De plus, ces spécificités révèlent l’entremêlement avec des enjeux non énergétiques, par exemple la gestion de l’eau pour les producteurs hydroélectriques ou encore l’intégration à une filière forestière ou agricole (Banos et Dehez, 2015).

Un deuxième sous-ensemble regroupe les travaux retraçant la construction des ressources en s’attachant à leur dimension matérielle (Fontaine, 2018 ; Labussière et al., 2018). Ce sous-ensemble décrit comment les ressources sont construites ou déconstruites par des évolutions économiques et sociales. Ses influences prennent racine dans la sociologie pragmatique et la sociologie des sciences et techniques, notamment les approches sociotechniques. Il présente une similitude – non revendiquée car d’autres points les séparent (Fontaine, 2018) – avec l’économie territoriale dans le soin qu’ils amènent à illustrer l’activation d’une ressource et le poids du « patrimoine » ou des « configurations héritées ».

Un troisième sous-ensemble s’appuie sur l’étude des flux pour la planification urbaine et l’aménagement du territoire. Parmi ces travaux, on retrouve des éclairages sur l’évolution des infrastructures urbaines, notamment l’organisation des flux d’énergie (Rocher, 2013), au périmètre de la ville (Coutard et Rutherford, 2010 ; Rutherford et Coutard, 2014 ; Debizet, 2018) ou au prisme de l’individu (Blanchard et Miot, 2017 ; Haller, 2018). Là aussi, les inspirations sont sociotechniques et pragmatiques, avec une attention aux agencements et reconfigurations entre acteurs, régulations et flux, parfois croisés avec l’écologie territoriale (Hampikian, 2017).

Une partie importante de la littérature est aussi consacrée à interroger la dimension économique de la transition énergétique ; toutefois, elle n’accorde le plus souvent qu’une place réduite aux enjeux spatiaux ou en tout cas ne les instruit pas spécifiquement en tant qu’objet d’analyse. C’est notamment le cas en sociologie économique (Cihuelo et al., 2015 ; Reverdy, 2015 ; Grandclément et Nadaï, 2018 ; Reverdy et Breslau, 2019). À noter, néanmoins, des propositions faisant état de ces enjeux via la question de la « commodification » des biens et, de là, les implications et les reconfigurations liées à leur dimension matérielle et spatiale (Labussière et Nadaï, 2018a).

Une deuxième catégorie de travaux éclaire les changements de gouvernance et de l’action publique (Gabillet, 2015 ; Evrard et Pasquier, 2018). Dans certains cas, ces changements constituent le principal objectif mentionné (Poupeau, 2013), parfois afin d’alimenter une dimension géopolitique (Meyer, 2017) ; dans d’autres, en préalable à une analyse élargie, par exemple, sur les transferts de compétences aux collectivités locales (Poupeau, 2014 ; Durand et Landel, 2015 ; Boutaud, 2016 ; Balaye et al., 2018) ou les dispositifs politiques de gestion du changement climatique (Rocher, 2011 ; Jobert et Brugidou, 2015 ; La Branche, 2015 ; Evrard et Pasquier, 2018). Ces deux groupes ne sont pas exclusifs et se superposent souvent, de même qu’ils recoupent également la première catégorie. Ces analyses ont parfois interrogé la notion d’autonomie, discutée et mise en regard à travers l’évolution des responsabilités et des compétences des acteurs territoriaux et de leurs relations (Yalçın-Riollet et al., 2014 ; Landel, 2015 ; Blanchard, 2019 ; Boutaud, 2019 ; Debizet, 2019 ; Hampikian, 2019).

Enfin, une troisième catégorie de travaux porte sur le rôle des spécificités locales. Parmi eux, les travaux sur la notion délicate d’acceptabilité (Barbier et Nadaï, 2015), c’est-à-dire la réception d’un projet dans son territoire d’implantation, mobilisent de façon récurrente l’importance du local, parfois aussi appelé territorial. Ces analyses sont principalement d’ordre sociologique et ont pour objectif d’identifier le poids d’une spécificité locale vis-à-vis de l’acceptabilité (Chataignier et Jobert, 2003 ; Jobert et al., 2007 ; Jobert et Brugidou, 2015).

Cette classification est nécessaire à l’évaluation de la sensibilité spatiale des approches mobilisées pour éclairer la transition énergétique. Elle montre d’abord que les enjeux territoriaux ou spatiaux sont présents dans une majorité de travaux, mais abordés sous différents angles. Elle aide à différencier les travaux « locaux » de travaux « spatiaux » (Tab. 1) dans l’esprit de la distinction établie par Bridge et Gailing (2020) : les premiers appréhendent les transitions sur une toile de fond locale ou peu spatialisée. Au contraire, les seconds analysent l’espace comme une dimension construite et relationnelle que la transition énergétique contribue à faire évoluer.

Toutefois, nous n’avons pas identifié d’attention particulière portée à la géographie des transitions. Compte tenu des manques identifiés dans la première sous-partie, il semble pertinent d’ajouter ce niveau d’analyse au corpus identifié. Pour cela, l’approche de la proximité, dont la maturité ne fait plus de doute, se révèle pertinente pour appuyer une approche en cours d’émergence comme la géographie des transitions. La proximité dispose d’outils à même d’éclairer cette ubiquité spatiale des processus de transition parce que ces derniers sont à la fois influencés par des spécificités locales tout en agissant à plusieurs niveaux d’échelles. L’enjeu, in fine, est d’élaborer un savoir généralisable et réplicable, qui ne se contente pas d’une posture descriptive, a posteriori, des lieux de la transition (Bridge et Gailing, 2020).

Tab 1

Les catégories d’analyse de la transition énergétique et leur positionnement face aux enjeux spatiaux.

L’apport de la proximité aux approches sur les transitions

L’intuition de départ de l’école française de la proximité, fondée il y a plus de vingt-cinq ans et appartenant aux sciences régionales, était de dépasser l’approche économique néoclassique et de montrer l’importance des territoires, c’est-à-dire d’espaces différenciés, dans les évolutions socioéconomiques liées à la mondialisation (Colletis et Pecqueur, 2005). Pour cela, elle a proposé trois notions : spécificité, ressource territoriale et proximité (Colletis et Pecqueur, 1993 ; Rallet et Torre, 2004). Après une période fructueuse en travaux dans les années 1990 et 2000, elle a connu un fléchissement relatif dans les années 2010, du fait de sa maturité, avant d’être récemment réinterrogée et réarticulée à des enjeux ayant émergé entre-temps (Bahers et Durand, 2017 ; Dehez et Banos, 2017 ; Colletis et Pecqueur, 2018 ; Torre et Talbot, 2018).

L’approche de la proximité et de l’économie territoriale à laquelle elle est associée fournissent un éclairage innovant à la géographie économique et politique via la capacité des territoires à proposer des « avantages différenciatifs » (Pecqueur, 2014). Or, l’apport de cette dernière a été réclamé récemment par Bridge et Gailing (2020) pour éclairer les « nouveaux espaces de l’énergie ». Dans cette perspective, comprendre les flux de ressources, le positionnement des acteurs et leur façon de mesurer ces ressources est indispensable, a fortiori s’il s’agit d’une ressource « diffuse » (Labussière et al., 2018) comme le bois dont la répartition et l’accessibilité sont soumises à des fluctuations.

La notion de proximité éclaire les conditions de rapprochement entre individus, à la fois sur un plan spatial et relationnel (Rallet et Torre, 2004), voire institutionnel (c’est-à-dire de partage de valeurs, de connaissances et de représentations). Cette posture à la fois relationnelle et spatiale adopte une perspective matérialiste : ces relations construisent l’espace et lui donnent son importance puisque « l’espace est un assemblage de ressources, auquel les proximités donnent accès » (Torre et Talbot, 2018). En cela, elle rejoint les considérations liées aux transitions présentées ci-dessus et l’utilité d’une approche relationnelle de l’espace (Murphy, 2015 ; Castán Broto et Baker, 2018), et présente donc une pertinence pour associer l’étude des transitions durables et la géographie économique.

Une ressource progressivement dévoilée et territorialisée en Auvergne-Rhône-Alpes. Cas d’étude

La deuxième partie de cet article s’appuiera sur une méta-lecture de plusieurs travaux (thèse, post-doctorat, recherches) avec comme cas d’étude la région Auvergne-Rhône-Alpes (Avocat et al., 2011 ; Tabourdeau, 2012 ; 2014 ; 2017). Elle relira les résultats collectés par ces travaux à l’aune des deux approches citées pour proposer une nouvelle explication des tensions observées entre les acteurs du bois-énergie.

Spécification d’une ressource via les observatoires

En France, le bois-énergie constitue la première énergie renouvelable, tous usages confondus (CGDD, 2018). Pourtant, l’utilisation du bois à des fins énergétiques a énormément diminué au cours des XIXe et XXe siècles, se réduisant en grande partie à du chauffage domestique pour de l’habitat individuel en milieu rural. Mais, depuis les années 1980 et 1990, l’intérêt du bois sous forme de granulés ou de plaquettes pour des chaufferies a été progressivement mis en avant (Avocat et al., 2011). En 1994, l’Ademe a notamment lancé des plans régionaux de coordination et d’incitation, les plans bois-énergie et développement local. Ces initiatives ont mené à une augmentation progressive mais modeste de la consommation de bois.

Un tournant a été pris à partir de 2004, lorsque la Commission de régulation de l’énergie (CRE) a lancé une série d’appels à projets pour des centrales industrielles de cogénération biomasse. Ces projets ont marqué deux ruptures par rapport à la dynamique précédente. La première concerne l’ordre de grandeur des volumes espérés : de quelques milliers ou dizaines de milliers de tonnes par chaufferie auparavant, à plusieurs centaines de milliers de tonnes chacune pour celles voulues par la CRE. La seconde rupture concerne les acteurs : la dynamique précédente impliquait surtout des acteurs, publics et privés, proches physiquement de la forêt et/ou de sa filière (collectivités forestières, propriétaires, scieurs ou papetiers pour la valorisation de sous-produits) ; les projets CRE, eux, se destinaient largement à des industriels extérieurs à la forêt, qui contractualisaient le plus souvent l’approvisionnement et la gestion de la chaufferie à un industriel de l’énergie. Dans la plupart des cas, ce dernier sous-traitait l’approvisionnement en plaquettes à des fournisseurs régionaux. Cette logique éloignait les utilisateurs finaux de la ressource sur tous les plans.

Autre distinction clé, ces nouveaux projets visaient à produire de l’électricité, et plus seulement de la chaleur, puisque l’incitation de la CRE prenait la forme d’un tarif d’achat de l’électricité, comme il en a été accordé à la même époque à l’ensemble des énergies renouvelables. Contrairement au solaire ou à l’éolien qui n’ont pas vocation à produire de la chaleur, il s’agissait pour la biomasse d’un changement majeur de valorisation. En effet, l’efficacité énergétique du bois est très faible : il faut donc un volume très important pour produire la même quantité d’électricité qu’avec du gaz, par exemple, d’où le changement d’ordre de grandeur provoqué par ces projets.

Cette tentative de remobilisation brutale de la ressource a donc heurté les usages et les valorisations établis au XXe siècle pendant la période de sommeil relatif de la valorisation énergétique, constituant en cela une « disruption de pratiques sociospatiales » (Magsi et Torre, 2014) dans un contexte de difficultés anciennes et bien documentées de la filière forestière française : morcellement et mobilisation des petits propriétaires forestiers (Colin et Thivolle-Cazat, 2016), multifonctionnalité et hiérarchie des usages établis depuis plus d’un siècle (Boutefeu, 2005 ; Arnould et Calugaru, 2008), industrie française atomisée et moins standardisée que ses voisines européennes (Moquay, 2007 ; Alexandre, 2017), en quête d’une trajectoire moins productiviste et plus durable (Rouffignac, 2019 ; Lenglet et Caurla, 2020) mais s’accommodant mal de perspectives décentralisatrices en raison d’une forte sectorialisation (Degron, 2009 ; Sergent, 2017). De nombreux acteurs proches de l’amont de la filière bois ont donc protesté contre ces volumes. Leurs arguments reposaient sur une sous-estimation du coût de mobilisation du bois en forêt. Pour être réalisés aux coûts attendus, ces projets devaient en réalité prélever du bois dans les zones faciles d’accès, déjà largement exploitées, et donc concurrencer les autres valorisations de la filière bois.

En apparence, le « front » de l’opposition se trouvait sur la ligne séparant une approche locale d’une stratégie de projets d’envergure régionale, coordonnés à l’échelle nationale : d’un côté, des acteurs publics et privés de l’amont de la filière (collectivités, propriétaires-gestionnaires, exploitants forestiers, etc.) avec une proximité à la forêt et sa filière à la fois spatiale et organisée, du fait de connaissances et de référentiels d’actions partagés ; de l’autre côté, des acteurs avec une vision soit nationale, comme la CRE, soit sectorielle et non territorialisée, intéressés par des projets offrant des économies d’échelles grâce à leur large bassin d’approvisionnement régional ainsi que la valorisation d’un gisement décrit comme inexploité par les chiffres de l’Institut forestier national (IFN4). Un examen plus approfondi montre que cette opposition n’est pas aussi binaire et mobilise en parallèle plusieurs associations d’échelons : local-national, régional-national, régional-local. C’est ce que va détailler la suite de cet article.

Pour comprendre ces tensions, il faut souligner que ces différentes visions passent par des lectures différentes de l’accessibilité, c’est-à-dire de la façon de compter et de calculer le potentiel maximum que peuvent offrir les gisements de bois. Les appels à projets nationaux, comme ceux de la CRE, s’appuyaient sur le constat fourni par les données de l’IGN qui montrent que la croissance de la forêt française dépasse depuis longtemps l’ensemble des prélèvements pour le bois d’œuvre, énergie et d’industrie (Alexandre, 2017). Mais ces données ne prennent pas en compte l’accessibilité de la ressource de façon fine : elles s’appuient sur des points d’inventaire à intervalles réguliers dont les données sont extrapolées statistiquement. Si la vision obtenue offre une robustesse satisfaisante à l’échelle nationale, ces données, en revanche, manquent de précision pour évaluer le coût du bois à des échelons plus précis car elles ne prennent pas en compte des éléments clés tels que la présence de dessertes d’accès ou le niveau d’entretien des parcelles privées. Ces dernières constituent pourtant les trois-quarts de la forêt en France et le principal gisement d’accroissement du prélèvement de bois : « Les données IFN ont toujours été très critiquées [...], y compris en Rhône-Alpes » (extrait d’entretien, 2013). À l’inverse, d’autres acteurs ont mis en avant des études locales montrant, elles, ces éléments.

Toutefois, l’hétérogénéité de leurs méthodologies, et donc la difficulté à les répliquer, a conduit la Fédération nationale des communes forestières (FNCOFOR) à élaborer, à partir de 2007, un outil fondé sur un système d’information géographique (SIG), le Plan d’approvisionnement territorial (PAT), afin de pouvoir calculer l’accessibilité et le coût du bois pour chaque collectivité. La FNCOFOR constitue un acteur jouissant d’une forte légitimité forestière historique : mandatée par le ministère de l’Agriculture pour animer des dispositifs forestiers publics, les chartes forestières de territoire, elle est aussi très présente dans les comités de massifs qui financent des programmes d’aménagement en zone de montagne et distribuent les aides aux projets. Les résultats des PAT ont alimenté un lobbying national de la FNCOFOR, jouant un rôle important dans la modification des règles des appels à projets postérieurs.

À partir du troisième appel à projets en 2007, la CRE a requis, à la demande de la direction Forêt du ministère de l’Agriculture, qu’une Cellule biomasse régionale, créée exprès et composée de services de l’État et du conseil régional5, évalue la faisabilité et la durabilité des plans d’approvisionnement des candidats. En plus des études locales citées, de l’IGN et des PAT, de nombreux autres observatoires, bases de données, atlas régionaux ou plans d’approvisionnement privés ont cherché à évaluer la ressource et ses flux : par exemple, en Rhône-Alpes, le réseau IERA (qui rassemble les espaces Info-énergie de Rhône-Alpes) a élaboré en 2010 une base de données régionales, l’Outil de suivi des projets énergie Rhône-Alpes (OSPERA) ; dès 2005, l’Observatoire régional des gaz à effet de serre (OREGES) avait lui aussi construit une base de données sur le bois-bûche ; en Auvergne, l’interprofession de la filière forestière a mis en place l’Observatoire du combustible bois en Auvergne (OCBA) pour suivre les flux commerciaux de bois-énergie.

Le calcul de cette accessibilité constitue une lecture de la proximité géographique car il s’agissait de mettre la ressource à disposition, donc de s’en rapprocher. En ce sens, les nombreux outils cités offrant des lectures spatiales ont joué un rôle clé dans la construction de cette proximité entre le gisement, ses exploitants, les bénéficiaires finaux (usagers des chaufferies). À ce titre, le mode de partage de l’information est important : certains (comme l’IGN et les études ressources du Cemagref) la fournissaient gratuitement ou librement consultable, tandis que d’autres (OSPERA, les PAT, l’OCBA) l’ont rendue payante ou réservée à certains acteurs.

Caractériser l’accessibilité revient aussi à spécifier la forêt, au sens d’une ressource spécifique (Colletis et Pecqueur, 2005), car c’est la situer spatialement et décrire ses caractéristiques (pente, type de formation écologique, dessertes, niveau d’entretien, etc.). In fine, ces observatoires et autres outils spatiaux territorialisent la ressource car ils la concrétisent et offrent ainsi la possibilité d’activer son potentiel. À travers ces outils, la forêt n’est plus un gisement générique, mobilisable indifféremment des caractéristiques locales. Par exemple, les PAT ont alimenté une vision située et différenciée de la ressource, qu’ils localisaient près des collectivités utilisatrices, en opposition à son utilisation par des industriels éloignés, tant spatialement que dans leurs relations avec les acteurs forestiers et dans leur connaissance des normes et de la hiérarchie des usages de la forêt. Ces outils matérialisent donc des alignements et des distinctions entre catégories d’acteurs en se servant de la ressource bois comme point d’ancrage.

Requalification de gisements : une ressource territoriale partiellement activée

Au final, la cogénération biomasse n’est pas parvenue à s’imposer et à dégager les bénéfices espérés : tout le gisement identifié n’a pas été activé et l’exploitation demeure encore largement en deçà des objectifs qui avaient été fixés. La Cour des comptes (2013) a critiqué le fonctionnement des projets CRE, soulignant notamment que la CRE avait négligé plusieurs avis négatifs des Cellules biomasse, le manque d’expertise de l’État et les disparités dans les politiques de soutien aux énergies renouvelables. Par ailleurs, le taux de réalisation des premiers projets CRE est très faible (Observ’ER, 2019) et certains ont fait appel à d’autres gisements plus éloignés (par exemple, en Espagne), mais paradoxalement plus accessibles que les gisements des territoires avoisinants. Certains ont suscité une forte mobilisation, la plus médiatisée étant celle pour le projet de Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône. La CRE a pris acte de cet échec en abaissant largement les seuils de puissance à partir du cinquième appel, lancé en 2016. À la place des projets de cogénération, ce sont les réseaux de chaleur, financés notamment par le Fonds chaleur de l’Ademe, qui sont devenus la solution préférentielle.

Le dernier point que ces observatoires font ressortir est la pluralité des échelles avec la mise en place de plusieurs couples d’échelles : le lobbying efficace de la FNCOFOR au niveau national, en appui aux collectivités territoriales, fait ressortir un couple national-local ; l’évolution des appels à projets de la CRE pour prendre en compte les avis des Cellules biomasse un couple national-régional ; enfin, les observatoires portés par des acteurs régionaux privés ou publics montrent un couple régional-local. C’est le produit de ces relations qui a conduit à l’évolution des appels biomasse CRE.

De ces épisodes ressortent des espaces du bois-énergie pilotés par des coalitions d’acteurs portant des visions spatiales (les observatoires) de la facilité d’accès aux gisements, c’est-à-dire de la proximité de la ressource. Enfin, il faut aussi souligner le poids des configurations forestières héritées puisque c’est la vision des acteurs les plus proches de la filière bois en place qui a contribué à mettre en échec les projets CRE.

Conclusion

Les projets de cogénération et les politiques de transition énergétique déployées au cours des années 2000 ont été contraints à un changement de trajectoire en ce qui concerne la valorisation de la forêt puisque les projets CRE biomasse ont dû réduire largement leurs ambitions pour s’adapter aux spécificités de la ressource bois.

Le premier apport de cet article a consisté à montrer que si les gisements forestiers n’ont été que partiellement activés, les raisons en sont en grande partie spatiales. En effet, les tensions analysées ont fait surgir des visions contre-intuitives de l’accessibilité de la ressource : des gisements qui semblaient facilement exploitables se sont révélés inaccessibles car leurs spécificités avaient été négligées ou sous-estimées. L’information spatiale a joué un rôle pivot dans ce changement de trajectoire puisque l’émergence d’observatoires et de données spatiales, élaborés en partie pour montrer le risque de surexploitation des parcelles faciles d’accès, a modifié l’appréhension de l’échelle et de la granulométrie des données.

Le second apport de ce travail est une typologie des enjeux spatiaux dans la littérature francophone récente en sciences humaines et sociales sur la transition énergétique. Cette typologie fait ressortir que le rôle de ces enjeux dans l’étude des transitions n’est pas encore entièrement explicité malgré une place déjà importante de l’espace et des approches conceptuelles riches. Il faut donc continuer à les analyser, comme a cherché à le faire la deuxième partie de cet article.

À ce titre, la proximité fournit une grille de lecture pertinente, qui éclaire à la fois le rôle des spécificités locales et les processus multiscalaires. Elle contribue à un savoir générique sur la valorisation de ressources dispersées qui présentent ce que l’on pourrait appeler une rugosité d’accès, c’est-à-dire des conditions de mobilisation très variables. Leur activation n’est pas systématique et peut conduire à l’échec de stratégies ou à des situations où la ressource est seulement partiellement activée, comme ici. Dans le cas étudié, le rôle clé des relais nationaux et régionaux pour discréditer les projets de cogénération (pourtant eux aussi portés à une échelle nationale) met aussi en évidence l’évolution des configurations d’échelles. In fine, l’utilisation de la proximité illustre donc l’intérêt de la géographie économique et politique dans l’étude des transitions et, plus particulièrement, pour la géographie des transitions.

Remerciements

L’auteur adresse ses remerciements aux éditeurs de ce numéro spécial ainsi qu’aux deux relecteurs anonymes pour leurs commentaires pertinents.

Références


1

C’est-à-dire papiers, panneaux, etc.

2

Traduction du terme anglophone consacré « sustainability transitions studies ».

3

Aussi connue sous le nom d’« approche multi-niveaux » (souvent citée par son acronyme anglais, multi-level perspective, MLP).

4

L’IFN a fusionné en 2012 avec l’Institut géographique national pour former l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN).

5

La composition varie selon les régions mais comprend au minimum la délégation régionale à l’alimentation, l’agriculture et la forêt (DRAAF), la délégation régionale de l’Ademe et le conseil régional.

Citation de l’article : Tabourdeau A. Ressource locale ou nationale ? L’essor détourné du bois-énergie en Auvergne-Rhône-Alpes, un cas pour la géographie des transitions. Nat. Sci. Soc., https://doi.org/10.1051/nss/2021021

Liste des tableaux

Tab 1

Les catégories d’analyse de la transition énergétique et leur positionnement face aux enjeux spatiaux.

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