Open Access
Publication ahead of print
Journal
Nat. Sci. Soc.
DOI https://doi.org/10.1051/nss/2025057
Published online 30 January 2026

© R. Devred, Hosted by EDP Sciences

Licence Creative CommonsThis is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC-BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0), which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, except for commercial purposes, provided the original work is properly cited.

Tantôt fantasmé, tantôt méprisé, le berger intéresse les savants depuis l’Antiquité. D’un côté, le personnage fascine à travers les mythes de la pastorale et du retour à la terre. Il incarne la liberté et l’intimité avec la « nature ». De l’autre, il incarne un être toujours « dans la nature ». Vivant seul avec les bêtes, loin de la société, c’est une sorte de marginal dont la place se situerait hors de l’histoire et de la civilisation. Cet article étudie les projections culturelles en rapport avec les constructions scientifiques établies sur les bergers à partir du développement de la modernité savante et politique.

Avec la révolution scientifique et le développement de l’économie politique aux XVIIe et XVIIIe siècles, le berger devient une figure de l’archaïsme dans le modèle évolutionniste développé par Anne Turgot puis Adam Smith et les économistes. La Révolution française est un tournant dans le procès de civilisation à l’encontre des « bergers ». Désignant un état avant d’être une profession ou un métier, le mot désigne une variété de réalités allant du salarié transhumant à l’herbassier, en passant par le propriétaire de bêtes et l’éleveur.

Dans le nouveau paradigme du XIXe siècle, le berger et le pastoralisme dans son entier menacent la civilisation tout en revêtant une position stratégique. Chargés de la garde et du nourrissage des bêtes, et donc de la conservation et de l’amélioration du capital régénérateur des sols, ces êtres rustiques sont des pivots économiques. Selon les savants, ils doivent être civilisés par une série de dispositifs d’éducation. Il est essentiel dans cette reconsidération de prêter une attention sérieuse aux termes : jusqu’aux années 1830 environ, les savants parlent d’éducation des bêtes à laine, et non d’élevage du mouton.

Malgré son caractère central dans l’industrialisation – ainsi que dans la compréhension des logiques économiques nationales, impériales et mondiales – l’élevage à l’époque contemporaine est peu étudié. Les bergers représentent un groupe encore « hors de l’histoire » (Moriceau, 1999, p. 29-31). Cela s’explique moins par le manque d’archives, les thèses récentes et leur abondante documentation en témoignent (Reynaud, 2010 ; Heude, 2012 ; Cattan, 2023 ; Devred, 2024), que par un désintérêt pour le sujet.

L’existence de ce vide historiographique est avant tout le fruit d’une posture de mépris, nourrie par de nombreux préjugés culturels : raciaux et techniques d’une part, géographiques et environnementaux de l’autre. Selon la vision moderne, les bergers sont des êtres de nature, travaillant dans la plus sauvage des campagnes : la montagne. Cette condescendance peut également être expliquée par le motif de l’impérialisme agraire : en effet, en racontant l’incapacité des habitants à mettre en valeur leur environnement, ou en démontrant que ceux-ci dégradent la nature, les autorités mettent en avant leur droit « naturel » à s’emparer des terres incultes pour le bien commun (Jacoby, 2020 ; 2021 ; Cornu et Mayaud, 2008). Les bergers en montagne se trouvent à la croisée de ces deux pistes et sont donc rétrogradés comme sujet d’histoire académique. Il s’agirait donc, comme le propose Edward P. Thompson (2017), de contribuer à sortir les « bergers » de l’immense condescendance à laquelle les ont condamnés la postérité ainsi que certains savants.

La méthode de l’historien requiert un examen critique de la littérature dont il hérite avant de proposer le fruit de ses enquêtes. Il nous paraît utile de soumettre au débat et au dialogue interdisciplinaire une partie de cette réflexion. En effet, l’un des poncifs négatifs adressés aux bergers est d’appartenir à un corps immuable et incapable d’évoluer : celui de la paysannerie de montagne. Notre question principale est donc la suivante : quel est l’héritage scientifique des sciences sociales en matière de pastoralisme et de bergers dans les montagnes françaises ? Elle s’intéresse, en miroir des transitions des objets et des paradigmes scientifiques, à l’évolution des bergers en montagne. Cette histoire mêlée peut-elle nous être utile pour réécrire nos récits de la modernité, en reconsidérant la place des acteurs qui ont en été exclus et ceux qui ont déterminé en partie leur exclusion ? Nous procéderons à un examen chronologique pour saisir les grandes phases d’évolution des pratiques scientifiques.

Le paradoxe du savant et du berger et le brouillard des historiens (1760-1910)

Consulter et rééduquer les bergers (1760-1780)

Au XVIIIe siècle, les savants s’intéressent à l’amélioration des ovins dans le cadre de l’industrialisation lainière. Pour ce faire, les savants originaires des grandes villes, financés par les sociétés savantes, se déplacent et voyagent dans les grandes régions de moutons à travers l’Europe. Certains traversent les montagnes des Pyrénées pour rejoindre l’Espagne, l’eldorado des bêtes à laine fine, ou bien se rendent dans les piémonts comme le fait l’abbé Carlier dans les années 1750-1770. Il célèbre dans son traité la relation qu’il a établie avec les bergers :

« Les Maîtres de l’art sont des livres vivans, qu’on gagne plus à consulter que toutes les compilations imaginables. Convaincus de cette vérité, nous nous sommes attachés par-dessus tout, à acquérir dans la société des Bergers comme à une École les genres de connoissances relatives à l’exercice & aux parties principales de leur profession » (Carlier, 1770, t. 1, p. 56-57).

L’abbé Carlier est l’un des premiers à préciser l’intimité construite avec certains bergers, rendus pourtant anonymes. Le savant se contente d’une simple « mention » par laquelle il concède leur savoir-faire, comme une véritable « école » des savoirs pastoraux. Cette posture répond à l’appel plus large des naturalistes de terrain qui invitent les savants à sortir de leur cabinet pour observer la nature agissante plutôt que de la décortiquer depuis leurs cabinets. Il y a dans ces formules une part d’argument d’autorité et de revendication de légitimité savante : « La base du corps de ce Traité porte principalement sur les connoissances que nous avons acquises dans le cours de nos voyages & sur les instructions que nous nous sommes procurées en suivant plusieurs Bergers dans leurs exercices » (Carlier, 1770, t. 1, p. 58-59).

Après Carlier, c’est Louis Jean-Marie Daubenton qui reconnaît le savoir du berger, ses techniques : « Il faut savoir plus de choses pour le métier de berger que pour la plupart des autres emplois de la campagne » (Daubenton, 1782, p. 3). Malgré cette concession, le naturaliste écrit tout une série d’instructions « sur les bergers » à la destination des propriétaires de troupeaux. La posture de Daubenton mériterait une longue critique : confiant son troupeau à un berger, il s’absente la plupart du temps de son domaine de Montbard au profit de ses fonctions à Alfort et Paris, où il devient le premier directeur du Muséum national d’histoire naturelle. Il pose donc un regard de propriétaire-cultivateur et de savant sur un « métier » qu’il connaît en théorie (Devred, 2024, p. 155-159).

Ces savants consacrent donc un premier paradoxe : les bergers sont les ouvriers ruraux parmi les plus compétents et les plus savants, pourtant il faut les instruire si ce n’est les rééduquer. Ils sont accusés d’être enfermés dans la « routine », c’est-à-dire dans un savoir qui ne se questionne pas et qui ne fait que se transmettre et se reproduire sans ajustement. Les savants des Lumières ouvrent une longue littérature d’injonction au changement comme preuve d’une modernité rationnelle. Précisons que ce motif discursif permet d’asseoir la place politique des savants comme éducateurs sociaux, renforçant leur position politique et sociale à la cour et dans la société.

En 1784, le roi Louis XVI, sur les conseils de Daubenton, crée une ferme expérimentale dans son domaine de Rambouillet avec plusieurs troupeaux dont un lot de mérinos importés d’Espagne. Le lieu devient un pôle central dans la volonté de moderniser les cheptels et les bergers, nous y reviendrons avec le tournant révolutionnaire.

Naissance de l’antipastoralisme et d’une « écologie républicaine » des bergers (1780-1830)

La Révolution française est un tournant dans la construction des savoirs sur les bergers où il ne s’agit plus de consulter des hommes des classes populaires en charge du capital de la ferme, mais de s’assurer qu’ils exercent bien leur métier dans une réforme des campagnes par le capitalisme agraire. De plus, un nouvel élément idéologique et savant prend de l’importance : dans les montagnes, les sociétés pastorales sont accusées du déboisement des cimes et des reliefs et sont donc rendues responsables de l’érosion, des inondations et de l’assèchement des plaines en aval.

Comme le résument bien Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, ces années révolutionnaires représentent une transition politique, scientifique et administrative dans la considération des activités humaines sur le climat. Le « berger » est intégré à cette transition républicaine en devenant l’incarnation de l’archaïsme et de la dévastation populaire de l’environnement, responsable de « crimes contre la nature » et de la société (Fressoz et Locher, 2020 ; Jacoby, 2020).

Les deux historiens retracent une généalogie de textes et d’auteurs qui amalgament les observations entre colonies et métropoles. Initié par Pierre Poivre et Bernardin de Saint-Pierre qui observent le déboisement dans les îles coloniales, ce discours souvent raciste voyage ensuite au gré de ses contributeurs, des espaces de l’Orient jusqu’à l’Afrique avec la conquête de l’Égypte (1799) et de l’Algérie (1830) et jusqu’aux États-Unis avec Man and nature, le texte de George Perkins Marsh publié en 1864.

Cette adhésion à ce qui relève d’un impérialisme agraire permet aux gouverneurs de capter le pouvoir et les terres. Dans ce sillage, les savants de métropole réemploient sans preuves ce discours pour dire que le déboisement est récent, criminalisant en cela les « bergers » des montagnes. Avec eux, les députés et les agronomes révolutionnaires s’emparent de ce motif de la dévastation par le pastoralisme pour inventer une théorie de la dessiccation qui ne sera déconstruite par les géographes, puis par les historiens qu’au XXe siècle. Les pasteurs de France risquent comme les nomades « arabes » de l’Orient et de l’Afrique de surpâturer, d’éroder et de détruire la civilisation. Il faut donc les empêcher de nuire et restaurer la nature au travers de grands programmes du XIXe siècle qui prennent donc leurs racines dans l’idéologie impérialiste de l’« écologie républicaine » (Chappey et Vincent, 2019).

La Révolution souhaite impulser des changements dans les campagnes. Dès 1794, la première école de bergers en France est créée à Rambouillet. L’idée est de sélectionner une élite de bergers et de les former à la garde et aux soins des troupeaux de mérinos. Seuls les grands éleveurs ont les moyens d’en acheter et de former des élèves-bergers. L’entreprise dure jusqu’aux années 1820 et semble peu efficace aux vues de sondages archivistiques récents1. L’étude de cet impérialisme écologique autour des bergers nécessite des enquêtes plus approfondies autour de la mérinisation et des bergeries-écoles.

S’efforçant de faire aboutir ce programme, l’administration propose de payer la formation et le séjour de bergers méritants choisis selon leurs mœurs, les candidatures sont soumises sous l’autorité du préfet local et du ministère de l’Intérieur. L’encadrement social de la nouvelle classe agricole ne saurait être plus évident.

Autour de Rambouillet, des savants comme Gilbert, Tessier et Huzard contribuent à la transmission du savoir sur les bergers : alors que le pastoralisme et la place des bergers étaient valorisés par les savants du XVIIIe siècle, les savants républicains du XIXe siècle valorisent les systèmes sédentaires de bergeries et jettent l’opprobre sur les systèmes jugés archaïques. En 1817, ils font des bergers une classe sociale laborieuse et dangereuse qu’il faut absolument contrôler et éduquer :

« La classe des bergers, la plupart routiniers et pleins de préjugés, a besoin d’être très surveillée. Ils ne connaissent qu’une chose, c’est que leurs moutons aillent aux champs et en reviennent bien remplis et rebondis, sans penser que quelquefois l’herbe qu’ils y ont prise par le mauvais temps leur est plus nuisible que profitable » (Tessier et Huzard, 1817, p. 7).

Ainsi se forme progressivement l’imaginaire de bergers cupides et égoïstes, seulement intéressés par l’accroissement du ventre de leurs bêtes et de leurs bourses. Ce motif devient la doctrine des forestiers reboiseurs au même moment, et ce de manière paradoxale. En effet, ces derniers condamnent et criminalisent les bergers tout en leur accordant le statut inédit d’agents géologiques nocifs.

Quand les bergers deviennent des agents géologiques : le pastoralisme vu par les forestiers (1840-1910)

À travers l’Europe, nombreux sont les tenants de cette « révolution agricole » : ils condamnent de manière systématique les pasteurs, la vaine pâture et les communs comme des obstacles au progrès. Pour revaloriser et restaurer les montagnes, le boisement des espaces pastoraux est pensé comme la seule solution permettant la sécurisation des villes industrielles et l’universalisation du progrès. Des savants développent un argumentaire violent contre les pasteurs et les bergers de montagne. Parmi eux, Georges Cuvier et Charles-Philibert de Lasteyrie écrivent que l’activité des pasteurs rend les terres désertiques, empêchant la vraie culture de la terre (Cuvier, 1861 ; Lasteyrie, 1799 ; 1802).

Ce courant de pensée s’associe au sein d’un nouveau paradigme que sont le reboisement puis la restauration des terrains de montagne. Ce moment est initié par la création de l’école royale des Eaux et Forêts en 1824 puis de la promulgation du Code forestier de 1827 qui va impacter toutes les montagnes françaises de manière draconienne (Vivier, 1992 ; Sahlins, 1994). À la suite des inondations de 1840, l’ingénieur des Ponts, Alexandre Surell publie en 1841 un texte sur le reboisement et la correction des torrents qui est adopté et généralisé par l’administration des Eaux et Forêts.

Ce moment donne lieu à une série de lois sur le boisement (1860), le gazonnement (1864) et la restauration et la conservation des terrains en montagne (1882) par lesquelles les forestiers et les législateurs consacrent la place des « bergers » comme des agents nocifs responsables de l’érosion et des inondations.

Si la transition sylvicole initiée par la nouvelle administration forestière et les grands corps de l’État démontre une quête de légitimité institutionnelle et technique, elle témoigne d’une volonté de sauver la population montagnarde des risques qu’elle a elle-même créés. Cette seconde posture paradoxale envers les bergers mériterait des enquêtes sérieuses au cœur des fonds d’archives des services de restauration des terrains en montagne (RTM). Les premiers sondages menés dans les fonds de l’Isère invitent à complexifier ce récit, et la thèse en cours d’Antoine Favier devrait lever le voile sur de nombreux aspects qui ont fait couler beaucoup d’encre et ce non sans raison (Métailié, 1993 ; Saberwal, 1998 ; Granet-Abisset, 2005a ; Davis, 2016).

Pour le XIXe siècle, les sciences sociales de l’élevage se trouvent donc face à une réelle indétermination conceptuelle. La plupart des travaux « savants » sont composés par un récit condescendant qui n’est remis en question qu’au XXe siècle. En 1992, Nadine Vivier explique que les communautés briançonnaises étaient bien plus organisées que l’administration ne l’a reconnu (en témoigne leur admiration pour la gestion hydraulique, par exemple) : les guerres (1792-1815), l’industrialisation et l’application du Code forestier (1827) ont été à l’origine de la dégradation des bois communaux au moins autant, si ce n’est plus, que le système pastoral (Vivier, 1992, p. 117-122). Pour autant, les pratiques d’élevage et de gestion des montagnes par les communautés et les bergers (alpins, provençaux ou piémontais) restent méconnues pour le XIXe siècle. À ces postures méprisantes et surplombantes, manifestes dans l’éducation et la criminalisation des bergers, fait place au XXe siècle une reconsidération progressive. Mais cette dernière n’est pas des plus satisfaisantes. Les bergers sont en effet englobés sous les termes créés par leurs détracteurs au cours du XIXe siècle : pastoralisme, transhumance, mérinos, etc. Un ensemble de termes inventés par les savants pour distinguer les pratiques modernes des plus archaïques.

Les réalités pastorales entre « englobements » et patrimonialisations scientifiques (1910-1980)

Les « englobements » scientifiques des bergers dans le « pastoralisme »

Au tournant du XXe siècle, les géographes de l’école de Grenoble entament un vaste chantier sur le genre de vie pastoral (Blanchard, 1938). En fréquentant les Alpes, les archives et les acteurs des territoires, ils entreprennent également un travail de déconstruction du mythe environnemental de la dégradation des montagnes par les bergers à l’époque contemporaine. Ce qui donne lieu à une controverse scientifique fort intéressante. Malgré ce changement majeur, les géographes continuent de travailler sur les bergers, qui sont englobés dans une série de concepts et dans un lexique étranger aux acteurs.

Le terme « pastoralisme » inventé par les détracteurs de ces pratiques d’élevage entre 1780 et 1850 n’est ainsi jamais critiqué d’un point de vue épistémologique malgré son statut ambigu. D’abord forgé contre ses acteurs par des savants, il devient une catégorie scientifique et administrative, puis un élément de discours politique et identitaire au XXe siècle.

Le terme est inventé en miroir de celui d’élevage, ce dernier désignant la pratique rationnelle d’un éleveur appliquant les théories scientifiques modernes sur ses terres et troupeaux. Le pastoralisme porte historiquement une connotation critique qui a aujourd’hui été oubliée, effacée ou instrumentalisée.

Il en est de même pour le terme de « transhumance », inventé au tournant du XIXe siècle, comme l’explique très bien Christine Rendu (2007). C’est aussi le cas de « mérinos », inventé à la même période (Devred, 2024, p. 226-228). Le XIXe siècle est donc paradoxalement la forge sémantique de notre imaginaire du monde de l’élevage, imaginaire souvent basé sur des préjugés et des projections. Ses fruits seront établis au XXe siècle comme des catégories neutres et objectives.

Philippe Arbos est un membre de l’école de géographie de Grenoble qui développe un savoir sur les montagnes françaises au début du XXe siècle sous l’égide de Raoul Blanchard. P. Arbos incarne la posture de l’englobement des savoirs pastoraux. Dans l’introduction de son ouvrage toujours cité sans questionnement critique, on trouve la définition des concepts de pastoralisme, de nomadisme et de transhumance qui sont plaqués à tous les espaces mondiaux.

Le géographe rappelle qu’il souhaite se rendre utile à l’économie patriotique de la France après la première guerre mondiale. L’un des contextes du texte est celui de la république coloniale. Nous comprenons alors mieux pourquoi le géographe s’attache à distinguer la transhumance et le nomadisme comme des genres de vie différents. La définition donnée par Arbos (1922, p. 6) du pastoralisme est des plus erronées car le pastoralisme serait une pratique purement « extensive », à savoir que tout animal bénéficiant « de pâturages intensifs » serait non pastoral. Or, lorsque les troupeaux sont à l’étable ou dans les prés cultivés à l’intersaison, ils mangent des fourrages issus d’une culture intensive de la terre : prairies de fauche ou prairies artificielles. Les apports récents sur les pratiques de pâturages qui alternent des phases extensives et intensives (voir plus loin l’école indisciplinée des alpages) témoignent là aussi des limites de ces définitions théoriques.

Ces définitions englobent les bergers dans un savoir extérieur auquel ils ne participent pas. Elles affichent bien plus les projections ou les imaginaires des chercheurs que les réalités étudiées (Granet-Abisset, 2001 ; 2005a ; 2005b). Dans la liste des personnes rencontrées au fil de l’enquête ne figurent ni agriculteur, ni éleveur, ni berger (Arbos, 1922, p. 4) et la simplification des zones géographiques témoigne également d’une posture problématique du géographe vis-à-vis de son sujet.

Le regard des géographes et des forestiers est en vive tension au sein de la controverse du boisement. Une enquête plus fine permettrait de mieux considérer cet héritage dans nos considérations actuelles de la montagne et du pastoralisme au moment où cette économie est fragilisée par les répercussions nationales des deux guerres mondiales, les concurrences impériales avec les Suds (Argentine, Afrique du Sud, Australie) et le krach de 1929. La seconde guerre mondiale marque un tournant dans la modernisation agricole. Le rôle attribué aux bergers est ainsi reconfiguré par les pouvoirs politiques, scientifiques, économiques et industriels (Weber, 1983 ; Mulliez, 1979 ; Moriceau, 1994 ; Pessis et al., 2013 ; Lyautey et al., 2021).

Patrimonialisation et nationalisation de la figure du berger (1940-1980)

Dans le tournant des années 1940-1960, l’État français met en place un programme de modernisation des campagnes et d’enregistrement par des enquêtes puis de patrimonialisation des sociétés rurales. Dès 1941, le régime de Vichy édicte des lois sur le remembrement, la modernisation des campagnes (chasse, pêche, agriculture, élevage). À Rambouillet, l’école de bergers fondée en 1921 forme le nouveau corps des assistants-bergers, des techniciens de l’élevage qui doivent diffuser les pratiques rationnelles (Devred, 2024, p. 561-564). L’école du Merle forme elle aussi des bergers spécialement pour la transhumance en Provence.

En parallèle à cette transition technique et économique, il faut collecter, inventorier cette nature nationale en train d’être transformée. Cette mort annoncée est consacrée par le livre d’Henri Mendras La fin des paysans publié en 1967. C’est aussi le moment de la mise en parc des territoires de montagne : La Bérarde (1913) avec suppression du pastoralisme, Le Pelvoux (1923), la Vanoise (1963), les Cévennes (1970), les Écrins (1973), le Mercantour (1979). Les enquêtes scientifiques pilotées par le musée des Arts et Traditions populaires (1937) et le Centre national de recherche scientifique (1939) interviennent dans ce sens.

Durant cette phase, les chercheuses et chercheurs évoquent plus directement le lien qu’ils nouent avec leurs « enquêtés », à l’instar de Mariel Jean-Brunhes Delamarre qui donne une place et une agentivité forte aux éleveurs du Queyras. Après avoir participé sous la direction de Georges-Henri Rivière à l’exposition « Bergers de France » (Jean-Brunhes Delamarre, 1963), elle mène une double enquête en Seine-et-Marne et dans le Queyras pour étudier les coutumes et la modernisation des métiers de berger de plaine et de montagne. Elle effectue plusieurs séjours à Saint-Véran (28 octobre au 8 novembre 1963 ; 8-23 février 1965) et consacre la place des animaux dans une enquête universitaire :

« Les moutons ont été pour moi de précieux informateurs et collaborateurs. Leurs divers bêlements que j’ai souvent enregistrés sur bandes magnétiques en bergerie et en plein air, présentent une grande variété de timbres et d’expressions ; ils m’ont permis eux aussi de connaître mieux le comportement des “bêtes” blanches » (Jean-Brunhes Delamarre, 1970, p. 20).

Elle incarne ainsi la première figure d’une chercheuse consacrant une relation horizontale dans les milieux pastoraux. Pour autant, elle ne précise pas les types de relations nouées avec les bergers et la durée de ses séjours est très courte. Ces relations vont profondément changer la manière de produire le savoir scientifique.

Au même moment, l’ethnologue Anne-Marie Brisebarre prend contact avec les bergers des Cévennes lors d’un séjour estival. Elle passe ensuite un été sur le terrain puis entame des tournées sur différentes montagnes cévenoles l’été suivant. Elle y revient ensuite chaque été pour retrouver les bergers, ce qui est probablement la première enquête de fond par un chercheur visant à donner la parole aux bergers. Ses enquêtes doctorales mènent à la publication de Berger des Cévennes en 1978, préfacé par G.-H. Rivière. Au moment du surgissement de la brucellose, la chercheuse est convoquée comme experte dans un procès qui vise des éleveurs ayant fait passer les frontières départementales à leurs troupeaux contre la réglementation sanitaire en vigueur. Elle publie 25 ans plus tard un article sur son rôle dans ce moment difficile du monde pastoral (Brisebarre, 2012).

Lors d’un entretien à Paris, elle précise les relations très particulières qu’elle noue de saison en saison avec les bergers-éleveurs cévenols et qui dureront plusieurs décennies (entretien du 23/11/2022). Si l’outil méthodologique de l’anonymat empêche de reconstituer l’ensemble du tissu social élaboré par la chercheuse, cette dernière se souvient des noms et des prénoms des acteurs qui ont participé à ses enquêtes. Elle témoigne d’une figure de chercheuse « inscrite » dans le territoire et chez les bergers, dont elle met en avant les savoir-faire, la culture, les capacités d’observation et d’adaptation permanente. Elle soulève le problème du questionnaire, de la naïveté ou du décalage des questions du chercheur et la formation interdisciplinaire, en l’occurrence zoologique et botanique, et interprofessionnelle qu’exige ce genre de terrain. La manière de travailler avec les bergers commence donc à se transformer dans les années 1970-1980. C’est vraisemblablement le travail mené par les agronomes et les zootechniciens qui permet de mettre en avant les savoir-faire des bergers en montagne dans les années 1980.

Une « école indisciplinée » dans les alpages ? (1980-2030)

De la rencontre fortuite à un cas d’école : la science et la parole des bergers, André Leroy et les bergers-carrefours

Les années 1980 correspondent à l’essor d’un savoir situé des bergers. De nouveaux chercheurs investissent les alpages et forment pour certains une école interdisciplinaire et « indisciplinée » des alpages. Au fil des années, dans le sillage de René Dumont, Jean-Pierre Deffontaines prend conscience que les agriculteurs et les paysans ont de « bonnes raisons de faire ce qu’ils font ». Il appartient donc au chercheur de comprendre les logiques des acteurs pour tenter de les expliquer et d’éviter de plaquer une vision ethnocentrée du progrès et de la modernité, notamment en Afrique ou dans les pays du Sud.

Une rencontre « au hasard » dans la vallée de Champoléon à l’été 1985, entre J.-P. Deffontaines (directeur de l’unité de recherche Versailles-Dijon-Mirecourt, département Systèmes agraires et développement [SAD] de l’Inra) et le berger André Leroy, mène à l’un des échanges les plus riches des dernières décennies (Landais et Deffontaines, 2020). Passant sur l’alpage du Saut du Laïre un été, Deffontaines n’arrive pas à croiser le berger et lui laisse un mot à sa cabane. Ce rendez-vous manqué provoque une relation épistolaire et scientifique qui dure plusieurs années, initiée par une lettre du 22 janvier 1987 de Leroy à Deffontaines. Ce n’est pas un cas unique et plusieurs ruralistes valorisent ces dialogues féconds entre « bergers » et chercheurs et en font des objets scientifiques.

L’échange donne lieu à la production d’une série de documents de travail, de documentaires, de publications et d’archives qui permettent de retracer cette histoire. A. Leroy devient un « berger carrefour » pour les scientifiques qui viennent nombreux le consulter : les chercheurs du SAD, de Jean-Pierre Deffontaines à Étienne Landais et Michel Meuret, jusqu’à Élisabeth Lécrivain, ou encore Guillaume Lebaudy avec lequel il s’entretient notamment le 5 décembre 2019.

M. Meuret, aujourd’hui directeur de recherche à INRAE, a mené dans les années 2000 des études sur le comportement des brebis au pâturage, notamment dans le contexte du sylvopastoralisme et des risques d’incendies. Après Deffontaines, Landais et Leroy, il confirme l’intérêt du travail et des publications collaboratives entre chercheurs et bergers dans l’ouvrage qu’il a dirigé, Un savoir-faire de bergers (Meuret, 2010), traduit aux États-Unis. Il publie plus tard Composer avec les moutons. Lorsque les brebis apprennent à leurs bergers à leur apprendre (Despret et Meuret, 2016), qui interroge encore plus le rapport de savoir entre enquêtés et enquêteurs. Dans cet ouvrage, c’est le chercheur, amené à changer de méthodes, d’approches et de paradigmes, qui fait un pas de côté pour suivre les métamorphoses du métier.

En 2003, la géographe Corinne Eychenne, elle-même une actrice engagée, consacre sa thèse aux éleveurs et aux estives de l’Ariège. Dans un article résumant ses travaux et son approche, elle précise les modalités de son enquête et ses liens avec les « bergers » dans les notes de bas de page d’un article : « ma position de zootechnicienne et de femme d’éleveur, néanmoins non inséré au champ social étudié au moment de l’étude » (Eychenne, 2003 ; 2008, p. 133). Et de préciser sa méthode :

« Soixante-quatre entretiens semi-directifs effectués auprès d’éleveurs, plus une dizaine d’entretiens auprès de pâtres, d’élus locaux, de représentants des administrations, de techniciens, etc. entre avril 1998 et août 2001, complétés de phases d’observation directe, participante ou passive selon les cas, dans le cadre de travaux collectifs sur l’estive ou de réunions hors saison, sur seize estives représentatives de la diversité départementale » (Eychenne, 2008, p. 133).

C. Eychenne reprend mot pour mot le slogan méthodologique de l’approche de l’école des agronomes sans pour autant les citer : « Reconnaître les éleveurs comme des acteurs rationnels prenant des décisions, non seulement dans le contexte spécifique de leur exploitation, mais aussi au sein d’une société locale caractérisée par une histoire, un fonctionnement, un territoire, suppose donc de considérer qu’ils ont “de bonnes raisons de faire ce qu’ils font” » (Eychenne, 2008, p. 133). La géographe s’intéresse plus largement aux évolutions du pastoralisme dans un contexte de changement climatique et social, en particulier avec l’écologisation et la mise en gestion du métier (Eychenne, 2018 ; Eychenne et al., 2020).

Les archéologues investissent également le sujet depuis les années 1980. Ainsi C. Rendu mène des enquêtes de 1985 à 2000 dans les estives d’Ossau en Béarn (entretien du 2/11/2022 ; Rendu, 2003). Le fait de résider sur les lieux facilite, précise-t-elle, le travail de recherche et le relationnel sur place, ainsi que le travail avec les éleveurs en Cerdagne. Son travail met aussi en avant la sophistication des architectures et des bâtis pastoraux. Il atteste de la réorientation des recherches sur la vie du berger et son environnement, alliant questionnaires scientifiques et techniques.

Dans les Pyrénées, un autre géographe, Jean-Paul Métailié s’est intéressé aux pratiques des bergers, en particulier les incendies pastoraux, les écobuages et les techniques « sylvopastorales ». En pratiquant une interdisciplinarité forte entre géographie, histoire et anthropologie, ses recherches mettent en lumière l’intérêt précoce des géographes pour l’approche environnementale tout en continuant à déconstruire le récit de la dégradation des montagnes (Métailié, 1978 ; 1995). En parallèle, certains géographes consacrent la « marginalisation » de l’élevage ovin en montagne comme une réalité socio-écologique alors qu’il s’agit des conséquences de la modernisation agricole des Trente Glorieuses qui a fait disparaître les moutons des grands bassins céréaliers (Rieutort, 1995). Les ethnologues développent des travaux importants sur le sujet.

Enquêtes et données, informateurs et enquêtes : un renouvellement des postures des anthropologues ?

À la fois dans la suite de A.-M. Brisebarre et de l’« école des alpages », l’anthropologue Guillaume Lebaudy soutient une thèse sur la dialectique du bon berger qu’il commence par éclairer par ses choix méthodologiques. Si son étude atteste des changements du métier de berger, entre mise en gestion et mesures agro-environnementales, patrimonialisation et industrialisation, elle invite aussi à saisir les changements du métier de chercheur étudiant le pastoralisme. Sa déclaration, « ceux qui ont été mes maîtres sont, sans conteste, les éleveurs et bergers auprès desquels j’ai enquêté et validé les résultats de mes recherches » (Lebaudy, 2016, p. 30). Cette phrase ouvre un travail où le centre de l’étude est composé des paroles des acteurs. L’ethnologue confirme ce positionnement classique mais inédit pour le sujet par une question et une justification :

« Pourquoi n’ai-je pas, moi-même, eu envie de devenir berger ? […] Il m’a également paru que cela induirait une confusion aux yeux des professionnels avec lesquels je travaillais et qu’être entièrement pris dans le jeu de la société pastorale créerait – pour mes objectifs scientifiques – un problème de distance. J’ai compris du terrain qu’on ne s’improvise pas berger. » (Lebaudy, 2016, p. 32).

G. Lebaudy a travaillé à la Maison du Berger à Champoléon dans les Hautes-Alpes jusqu’en 2022. Il a publié une série de textes dont une monographie collaborative sur le Mérinos d’Arles en 2010 (Fabre et Lebaudy, 2010). Patrick Fabre est ingénieur agricole et dirige la maison de la transhumance, une association siégeant au domaine du Merle, école historique de bergers en Provence. Il représente une figure de technicien-chercheur dont l’action s’appuie sur un réseau de professionnels de l’élevage.

Si Lebaudy n’a pas voulu renverser les rôles, Émilie Richard Frève (2020) propose une posture intellectuelle inédite qui est aussi une question d’intimité individuelle : étudiante en sciences humaines, elle se fait bergère puis ethnologue. Son intimité avec le métier l’invite à se saisir de problématiques inédites qui permettent d’en finir avec le portrait des bergers archaïques, en particulier autour de la numérisation du métier de berger2. Les paroles d’acteurs sont livrées par un regard de chercheuse et d’actrice du monde pastoral comme des paroles de « collègues » et d’égaux, ce qui revitalise la relation initiée par l’école indisciplinée des alpages.

Conclusion

Dans un article publié en 2025 sur le site du CNRS, Samuel Belaud s’étonne : des « bergers nomades ont laissé des traces suggérant qu’ils maîtrisaient d’importantes innovations techniques » ; « un fait qui nous invite à repenser notre vision du progrès technique et à reconnaître le rôle des groupes humains “périphériques” dans l’histoire des innovations3 ». Considérer les bergers comme des humains « périphériques » tout en s’étonnant de leur capacité à développer des technologies complexes témoigne de la longue continuité des attitudes scientifiques vis-à-vis des bergers.

De manière paradoxale, ce sont les forestiers qui consacrent l’agentivité des bergers tout en critiquant leur action sur l’érosion. Sous l’égide des forestiers comme Félix Briot4, ils vont notamment proposer des programmes d’améliorations pastorales et économiques.

L’école indisciplinée des alpages offre une voie essentielle depuis 1980. Alors que l’injonction vers une nouvelle transition agroécologique se fait aujourd’hui très forte, il semble urgent de poursuivre ces travaux afin de dépasser les controverses historiques et contemporaines pour livrer une histoire critique du pastoralisme dans les montagnes. Depuis 1992, le monde des bergers semble touché par une accélération des transitions : les effets du changement climatique s’accompagnent du retour planifié des prédateurs (ours, loups, rapaces) et de l’application des mesures agro-environnementales. La transition agroécologique est-elle un changement majeur ou ne représente-t-elle finalement qu’une nouvelle transition de plus à l’échelle du métier ? La voie reste ouverte.

Le débat sur la place du métier de berger et sur celle du chercheur en territoires de montagne est un héritage épistémologique et technique. Il apparaît comme un jeu de pouvoir sur la définition réciproque des deux métiers et de leurs rôles politiques dans les Alpes. Parler des bergers montagnards, c’est envisager une économie et une industrie pastorales reliant les montagnes et les plaines, les alpages et les fermes, la science et l’agriculture. Le fait de se pencher sur le rôle des scientifiques propose alors un complément d’enquête à l’histoire des sciences et des techniques environnementales.

Au cours de cette étude, nous avons pu identifier une série de transitions historiques dans les pratiques des chercheurs. En démontrant que l’objet de recherche se modifie, nous apportant la preuve que ces sociétés et ces acteurs changent sous les yeux des enquêteurs et deviennent des sujets et des acteurs de l’histoire. Ce faisant, il est d’autant plus curieux de lire que certains chercheurs documentent le changement à l’œuvre tout en concluant leurs travaux (souvent formidables) sur l’incapacité des acteurs à changer (Baticle, 1974). Près de 25 ans plus tard, nous ne pouvons que partager le constat établi par Jean-Marc Moriceau (1999) dans son article programme sur l’histoire de l’élevage pour notre cas d’étude. Du XVIIIe siècle à nos jours, les projections culturelles des savants sur l’histoire des bergers affectent notre compréhension de ce qu’il se passe en montagne. Jusqu’à une date récente (les années 1980), certaines enquêtes, loin d’être des études distanciées et situées du travail des bergers étaient, au contraire, empreintes d’un mépris social envers les classes laborieuses. En cela, les nouveaux récits écologiques invitent à une approche critique de l’historien et des chercheurs des humanités environnementales.

Cette rétrospective entend participer à la reconsidération contemporaine des changements à l’œuvre pour les « bergers » en montagne. L’enregistrement du changement des pratiques avec les acteurs paraît essentiel pour démontrer les capacités d’adaptation et d’anticipation des éleveurs, qui n’attendent pas (toujours) d’être face aux difficultés pour faire évoluer leurs pratiques. Et c’est peut-être sur cela qu’il faut insister aujourd’hui dans nos récits sur les bergers : face au retour des loups, aux changements liés au tourisme et au changement climatique, il est aussi essentiel de considérer les bergers et leur monde. Avant de saisir les bergers par les changements voulus dans leur métier (écologisation, numérisation, modernisation), il convient de s’intéresser au cœur du métier que sont la garde des troupeaux, les pratiques d’élevage, de sélection et de gestion du territoire. L’histoire est un outil plus qu’utile pour replacer l’économie et l’écologie morale des bergers, c’est-à-dire leurs savoir-faire techniques et leurs manières de s’approprier les montagnes. Considérer les bergers, c’est donc avant tout s’intéresser à ce qu’ils font, et moins à ce que nous aimerions qu’ils fassent, ou qu’ils soient.

Remerciements

Je tiens à remercier tous les chercheurs qui m’ont reçu et ont échangé avec moi sur ce sujet, ils retrouveront dans le texte des préoccupations communes, je l’espère. J’adresse aussi mes remerciements chaleureux aux bergères et aux bergers, éleveuses et éleveurs, herbassiers et agriculteurs, qui me reçoivent chez eux, sur leurs alpages et estives depuis 2021. Merci en particulier à Roger M. et Pierre P., Frédéric B. et Jérôme D., Marie C. et Catherine, Bernard G. et Olivier T., Hervé T. et les deux Louis R. et M.

Références

  • Arbos P., 1922. La vie pastorale dans les Alpes françaises. Étude de géographie humaine, Paris, Armand Colin. [Google Scholar]
  • Baticle Y., 1974. L’élevage ovin dans les pays européens de la Méditerranée occidentale, Paris, Les Belles Lettres. [Google Scholar]
  • Blanchard R., 1938. Les Alpes françaises, t. 1, Les Préalpes françaises du Nord, Tours, Arrault et Cie. [Google Scholar]
  • Brisebarre A.-M., 1978. Bergers des Cévennes : histoire et ethnographie du monde pastoral et de la transhumance en Cévennes, Paris, Berger-Levrault. [Google Scholar]
  • Brisebarre A.-M., 2012. Éleveurs transhumants, vétérinaires et pouvoirs publics face à la brucellose, Cahiers d’Anthropologie Sociale, 8, 33-46, https://doi.org/10.3917/cas.008.0033. [Google Scholar]
  • Carlier C., 1770. Traité des bêtes à laine ou Méthode d’élever et de gouverner les troupeaux aux champs et à la bergerie, Paris, Vallat la Chapelle. [Google Scholar]
  • Cattan B., 2023. Les haras dans la tourmente (1781-1806). Les apories de la liberté dans l’élevage du cheval dans la France révolutionnée. Thèse de doctorat en histoire, Paris, Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne. [Google Scholar]
  • Chappey J.-L., Vincent J., 2019. A Republican ecology ? Citizenship, nature and the French Revolution (1795-1799), Past & Present, 243, 1, 109-140, https://doi.org/10.1093/pastj/gtz003. [Google Scholar]
  • Cornu P., Mayaud J.-L. (Eds), 2008. Au nom de la terre : agrarisme et agrariens en France et en Europe du 19e siècle à nos jours, Paris, Les Indes Savantes. [Google Scholar]
  • Cuvier G., 1861. Recueil des éloges historiques, Paris, Firmin-Didot. [Google Scholar]
  • Daubenton L.J.-M., 1782. Instruction pour les bergers et pour les propriétaires de troupeaux, Paris, Imprimerie de P.-D. Pierres. [Google Scholar]
  • Davis D.K., 2016. The arid lands. History, power, knowledge, Cambridge (MA), The MIT Press. [Google Scholar]
  • Despret V., Meuret M., 2016. Composer avec les moutons. Lorsque les brebis apprennent à leurs bergers à apprendre, Avignon, Cardère. [Google Scholar]
  • Devred R., 2024. Le domaine de Rambouillet, une histoire environnementale du pouvoir, de la chasse et de l’élevage (1783-2010). Thèse de doctorat en histoire, Université Paris-Saclay. [Google Scholar]
  • Eychenne C., 2003. Les éleveurs et l’estive, un regard sur l’action collective : le cas de la « montagne » ariègoise. Thèse de doctorat en géographie, Toulouse, Université Toulouse-Jean Jaurès. [Google Scholar]
  • Eychenne C., 2008. Les éleveurs et l’estive : pour une approche compréhensive des pratiques pastorales, Natures Sciences Sociétés, 16, 2, 131-138, https://doi.org/10.1051/nss:2008033. [Google Scholar]
  • Eychenne C., 2018. Le pastoralisme entre mythes et réalités : une nécessaire objectivation - l’exemple des Pyrénées, Géocarrefour, 92, 3, https://doi.org/10.4000/geocarrefour.10987. [Google Scholar]
  • Eychenne C., Lazaro L., Gambino M., 2020. L’AFP ou la lutte des places au village. Le cas de la commune de Soulan en Ariège. in Pouzenc M., Charlery de la Masselière B., (dir.), Etudier les ruralités contemporaines, Montpellier, Presses Universitaires de Montpellier, 329-340. [Google Scholar]
  • Fabre P., Lebaudy G., 2010. Le mérinos d’Arles. Passion de bergers, Marseille, Images en Manœuvres Éditions/Maison de la transhumance. [Google Scholar]
  • Fressoz J.-B., Locher F., 2020. Les révoltes du ciel. Une histoire du changement climatique (XVe-XXe siècle), Paris, Seuil. [Google Scholar]
  • Granet-Abisset A.-M., 2001. « Retard et enfermement ». Érudits et historiens face aux sociétés alpines (XIXe-XXe siècles), Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie, 29, 1-3, 55‑76, www.persee.fr/doc/mar_0758-4431_2001_num_29_1_1730. [Google Scholar]
  • Granet-Abisset A.-M., 2005a. La bataille des bois. Enjeux sociaux et politiques de la forêt pour les sociétés rurales en France au XIXe siècle, in Tanguy J.-F. (Ed.), Les campagnes dans les évolutions sociales et politiques en Europe, des années 1830 à la fin des années 1920 : étude comparée de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne et de l’Italie, Paris, Ellipses, 47‑65. [Google Scholar]
  • Granet-Abisset A.-M., 2005b. Les historiens français et les Alpes, entre oubli, marginalisation et redécouverte : éléments pour un parcours historiographique, in Boscani Leoni S., Mathieu J. (Eds), Les Alpes ! Pour une histoire de la perception européenne depuis la Renaissance, Bern, Peter Lang, 375-390. [Google Scholar]
  • Heude B., 2012. La Sologne : des moutons, des landes et des hommes du XVIIIe siècle au Second Empire, Rennes, Presses universitaires de Rennes. [Google Scholar]
  • Jacoby K., 2020. Des Ombres à l’aube. Un massacre d’Apaches et la violence de l’histoire, Toulouse, Anacharsis. [Google Scholar]
  • Jacoby K., 2021. Crimes contre la nature. Voleurs, squatters et braconniers : l’histoire cachée de la conservation de la nature aux États-Unis, Toulouse, Anacharsis. [Google Scholar]
  • Jean-Brunhes Delamarre M., 1963. Bergers de France, exposition ayant eu lieu au Musée des arts et traditions populaires du 26 juillet au 19 novembre 1962, Paris, G.-P. Maisonneuve et Larose. [Google Scholar]
  • Jean-Brunhes Delamarre M., 1970. Le berger dans la France des villages. Bergers communs à Saint-Véran en Queyras et à Normée en Champagne, Paris, CNRS éditions. [Google Scholar]
  • Landais É., Deffontaines J.-P., 2020. André Leroy, berger d’alpage, Avignon, Cardère. [Google Scholar]
  • Lasteyrie C.-P. de, 1799. Traité sur les bêtes-à-laine d’Espagne, Paris, Imprimerie de la feuille du cultivateur. [Google Scholar]
  • Lasteyrie C.-P. de, 1802. Histoire de l’introduction des moutons à laine fine d’Espagne, dans les divers états de l’Europe et au cap de Bonne-Espérance, Paris, Levrault. [Google Scholar]
  • Lebaudy G., 2016. Les métamorphoses du bon berger : mobilités, mutations et fabrique de la culture pastorale du Sud de la France, Avignon, Cardère. [Google Scholar]
  • Lyautey M., Humbert L., Bonneuil C. (Eds), 2021. Histoire des modernisations agricoles au XXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes. [Google Scholar]
  • Marx K., 1852. Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, Paris, Gallimard. [Google Scholar]
  • Mendras H., 1992. La fin des paysans. Suivi de : Une réflexion sur la « fin des paysans » vingt ans après, Arles/Lausanne, Actes Sud/L’Aire. [Google Scholar]
  • Mendras H., 1995. Les sociétés paysannes. Eléments pour une théorie de la paysannerie, Paris, Galimard. [Google Scholar]
  • Métailié J.-P., 1978. Les incendies pastoraux dans les Pyrénées centrales, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen, 49, 4, 517-526, www.persee.fr/doc/rgpso_0035-3221_1978_num_49_4_3571. [Google Scholar]
  • Métailié J.-P., 1993. De la géographie des forestiers à la géographie contre les forestiers : la diffusion et l’extinction du concept de dégradation de la montagne, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, in Claval P. (Ed.), Autour de Vidal de La Blache. La formation de l’école française de géographie, Paris, CNRS éditions, 101-108. [Google Scholar]
  • Métailié J.-P., 1995. “L’invention du pâturage”. La naissance du sylvo-pastoralisme et son application en Ariège (1860-1914), in Brunet M.S., Pailhes C. (Eds), Pays pyrénéens et pouvoirs centraux XVIe-XXe siècle, Foix, Association des amis des archives de l’Ariège/Archives départementales de l’Ariège, 198-208. [Google Scholar]
  • Métailié J.-P., 2006. La « dégradation des montagnes » au XIXe siècle dans les Pyrénées, in Beck C., Luginbühl Y., Muxart T. (Eds), Temps et espaces des crises de l’environnement, Versailles, Quæ, 191-210. [Google Scholar]
  • Meuret M. (Ed.), 2010. Un savoir-faire de bergers, Versailles/Dijon, Quæ/Éducagri. [Google Scholar]
  • Moriceau J.-M., 1994. Au rendez-vous de la « Révolution agricole » dans la France du XVIIIe siècle. A propos des régions de grande culture, Annales Histoire Sciences Sociales, 49, 1, 27-63, www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1994_num_49_1_279245. [Google Scholar]
  • Moriceau J.-M., 1999. Une question en renouvellement. L’histoire de l’élevage en France, Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 106, 1, 17-40, www.persee.fr/doc/abpo_0399-0826_1999_num_106_1_4013. [Google Scholar]
  • Mulliez J., 1979. Du blé, « mal nécessaire ». Réflexions sur les progrès de l’agriculture de 1750 à 1850, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 26, 1, 3-47. [Google Scholar]
  • Pessis C., Topçu S., Bonneuil C. (Eds), 2013. Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte. [Google Scholar]
  • Rendu C., 2003. La montagne d’Enveig. Une estive pyrénéenne dans la longue durée, Canet, Trabucaire. [Google Scholar]
  • Rendu C., 2007. « Transhumance » : prélude à l’histoire d’un mot voyageur, in Laffont P.-Y., Transhumance et estivage en Occident des origines aux enjeux actuels, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 7-29. [Google Scholar]
  • Reynaud F., 2010. L’élevage bovin : de l’agronome au paysan (1700-1850), Rennes, Presses universitaires de Rennes. [Google Scholar]
  • Richard Frève É., 2020. Du bâton de berger à la souris d’ordinateur : les bergers ovins transhumants du sud-est de la France aux prises avec la bureaucratisation d’un métier-passion (2000-2020). Thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie, Paris, EHESS. [Google Scholar]
  • Rieutort L., 1995. L’élevage ovin en France : espaces fragiles et dynamique des systèmes agricoles, Clermont-Ferrand, CERAMAC. [Google Scholar]
  • Saberwal V.K., 1998. Pastoral politics: shepherds, bureaucrats, and conservation in the Western Himalaya, New Dehli, Oxford University Press. [Google Scholar]
  • Sahlins P., 1994. Forest rites. The war of the Demoiselles in nineteenth-century France, Cambridge, Harvard University Press. [Google Scholar]
  • Tessier A., Huzard J.-B., 1817. Instruction sommaire sur la maladie des bêtes à laine appelée pourriture, Paris, Imprimerie de Madame Huzard. [Google Scholar]
  • Thompson E.P., 2017. La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil. [Google Scholar]
  • Vivier N., 1992. Le Briançonnais rural aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, L’Harmattan. [Google Scholar]
  • Weber E., 1983. La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, Paris, Fayard. [Google Scholar]

1

Archives nationales, F/10/567 et 616-617 : Bergerie de Rambouillet et Élèves-bergers de Rambouillet, classement départemental, an IX-1813.

2

La numérisation du métier désigne autant les procédures informatiques imposées dans le cadre de la PAC que la comptabilité ou bien l’usage récurrent du téléphone portable, des technologies numériques (drones, photographies, etc.), ou encore l’usage des réseaux sociaux dans la pratique du métier.

3

Belaud S., 2025. « Il y a 6 000 ans, des bergers participent à la diffusion du métal dans le Caucase », CNRS, le journal, 30 juin, https://lejournal.cnrs.fr/nos-blogs/focus-sciences/il-y-a-6-000-ans-des-bergers-participent-a-la-diffusion-du-metal-dans-le.

4

Félix Briot (1845-1926) est un forestier d’origine vosgienne. Il est affecté à Gap puis à Chambéry comme sous-inspecteur du reboisement puis conservateur des Eaux et Forêts. Il devient le chef du service pastoral des Alpes françaises en 1884. Contrairement à ses collègues de l’école de Nancy, il questionne la finalité du reboisement et propose une amélioration pastorale et économique des Alpes au bénéfice des sociétés de montagne.

Citation de l’article : Devred R., 2026. Des chercheurs et des bergers en montagnes, enjeux épistémologiques et historiographiques depuis 1760. Nat. Sci. Soc., https://doi.org/10.1051/nss/2025057

Current usage metrics show cumulative count of Article Views (full-text article views including HTML views, PDF and ePub downloads, according to the available data) and Abstracts Views on Vision4Press platform.

Data correspond to usage on the plateform after 2015. The current usage metrics is available 48-96 hours after online publication and is updated daily on week days.

Initial download of the metrics may take a while.