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Journal
Nat. Sci. Soc.
Section Vie de la recherche – Research news
DOI https://doi.org/10.1051/nss/2020025
Published online 24 July 2020

© NSS-Dialogues, 2020

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L’étude diachronique des rapports entre les sociétés et leurs environnements, des pas de temps les plus courts aux plus amples, est un des champs qui se sont affirmés avec le plus de dynamisme ces dernières années au sein des sciences humaines et sociales (SHS), ce dont témoignent avec éloquence les sommaires de la revue Natures Sciences Sociétés1. Cet essor est désormais particulièrement visible dans la communauté des historiens. Un colloque organisé par le Réseau universitaire de chercheurs en histoire environnementale (RUCHE) à Lyon en juin 2018 a permis de dresser un panorama des recherches et des problématiques actuelles, tout en laissant une large place à la présentation de travaux étrangers, tant il est vrai que les renouvellements récents, surtout du côté de l’histoire contemporaine, se sont faits par connexions entre le monde académique francophone et ses homologues anglo-saxons, germaniques, ou même plus éloignés.

Un peu d’histoire de l’histoire environnementale francophone

Voilà plus de dix ans que s’est constitué un réseau original, le RUCHE, dont la particularité est de fédérer, au-delà des objets et des périodes, des chercheurs investis dans une approche commune : l’étude dans le temps des relations entre les sociétés et leurs environnements2. Fréquemment, les sociétés académiques se constituent autour d’une approche par discipline, sous-discipline ou objet d’étude − ainsi, une telle regroupera les historiens de l’époque contemporaine, une autre ceux du monde rural, etc. Dans notre cas, l’association a rassemblé, dès les débuts, non seulement des historiennes et historiens de différentes périodes mais également des archéologues, écologues, géographes ou encore sociologues. Autant de professions qui avaient déjà largement nourri les expériences pluridisciplinaires autour des temporalités des rapports sociétés/environnement (Burnouf et al., 2003 ; Beck et al., 2006). Cette association a également d’emblée mêlé chercheurs confirmés et doctorants ou jeunes docteurs, dans la dynamique d’un champ en pleine émergence en Europe occidentale. À la charnière entre master et entrée en cursus doctoral, plusieurs jeunes chercheurs ont fait leur apprentissage de la vie de la recherche en prenant rapidement des responsabilités dans le RUCHE, participant à diffuser les informations au-delà des canaux académiques traditionnels. La nouveauté principale du réseau venait de l’importance de l’engagement des historiens de l’écrit, et en particulier des villes du XVIIIe siècle à nos jours, peu présents dans les initiatives pluridisciplinaires pionnières des années 1980 : Groupe d’histoire des forêts françaises (GHFF3), soutien du CNRS à des rencontres sur l’« histoire de l’environnement4 » (Beck et Delort, 1993 ; Massard-Guilbaud, 2014). La constitution du RUCHE se fit au moment d’un colloque international d’histoire sociale, qui mit en contact de nombreux chercheurs francophones et anglophones dont les objets et les approches se prêtaient à des comparaisons et à la poursuite de discussions (partiellement publié dans Massard-Guilbaud et Mosley, 2011).

L’enthousiasme des débuts a stimulé l’organisation d’un séminaire historiographique, durant trois années. Les séances eurent lieu au sein de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) grâce à Geneviève Massard-Guilbaud, directrice d’études et fondatrice du RUCHE, rejointe par plusieurs chercheurs au sein du GRHEN (Groupe de recherche en histoire environnementale) du laboratoire CRH (Centre de recherches historiques5). S’il n’y a pas eu les forces suffisantes, à l’époque, pour publier ce séminaire, il servit néanmoins à décloisonner les champs de recherche, et fonctionna comme une formation continue pour les (apprentis) enseignants-chercheurs et chercheurs.

Le RUCHE, petit frère de l’ESEH : un réseau au contact de la recherche internationale

Les invités du séminaire originel n’étaient ni tous historiens, ni tous francophones. Cette ouverture internationale fut consubstantielle à l’essor de l’histoire environnementale, tant les travaux anglo-saxons ou de l’Europe du Nord-Ouest pouvaient servir de point de comparaison pour les chantiers de recherche des membres du RUCHE. Plusieurs de ses membres ont également participé aux manifestations internationales de diffusion des travaux de recherche, telles les conférences organisées tous les deux ans par la Société européenne pour l’histoire environnementale (ESEH), fondée en 19996. Les Français, quoique peu nombreux à l’origine, furent impliqués dans l’animation de l’association. Cette activité internationale suppléait la faible visibilité de l’histoire environnementale dans l’Hexagone, et mettait en contact plusieurs cultures disciplinaires et traditions historiographiques. Un fossé linguistique a en effet largement séparé, pendant plus d’un quart de siècle, le monde anglo-saxon où une environmental history avait été fondée dans les années 1970 (Quénet, 2014), et l’histoire moderne et contemporaine française, où la formation en histoire économique et sociale, ou en histoire politique, reléguait l’environnement à un simple cadre de l’étude des phénomènes sociaux, souvent décrit comme un arrière-plan statique dans les chapitres liminaires des grandes thèses régionales de l’école labroussienne7. Les recensions d’ouvrages états-uniens dans les Annales furent extrêmement rares et, inversement, les promoteurs de l’histoire environnementale américaine ignoraient presque tout des évolutions post-braudéliennes de l’école française. Tenants d’une vision systémique des relations environnement/sociétés, ils intégraient en revanche les concepts écologiques − tel le métabolisme urbain8 – et géographiques. En cette fin des années 2000, la création du RUCHE a témoigné d’un rattrapage des historiens de l’écrit dans le domaine des sciences humaines et sociales actives sur l’étude de l’environnement.

Une rapide reconnaissance scientifique

Dans le même temps, l’histoire environnementale a acquis droit de cité dans le paysage de la recherche et de l’enseignement supérieur : recrutement de chargés de recherche au CNRS dans les sections de SHS en paléoenvironnement, en archéologie environnementale et en histoire moderne et contemporaine ; élection d’enseignants-chercheurs dans les universités. Ajoutons logiquement l’ouverture de cours spécifiques dans les maquettes de formation en licence et en master : pour ce critère, la progression entre 2008 et 2018 est remarquable, tout particulièrement du côté de la discipline académique « histoire moderne et contemporaine », dans laquelle, en 2008, à part la chaire occupée par Geneviève Massard-Guilbaud à l’EHESS, de rares enseignants-chercheurs diffusaient des résultats de recherche sur les risques, les pollutions ou le climat, mais ne disposaient guère d’une bibliographie francophone suffisante pour attirer l’attention des étudiants9. Dans sa reconnaissance institutionnelle, l’histoire environnementale a aussi su capter des financements de recherche dans les appels à projet, qu’il s’agisse du « guichet » de l’Agence nationale de la recherche (projets récents : MAKARA retenu en 2012, ECOGLOBREG en 2013 dans l’appel franco-allemand, GOVENPRO en 2012, TRANSENVIR en 2016), ou d’autres programmes plus localisés ou plus spécifiques10. À partir de ces ressources, le RUCHE s’est lancé dans l’organisation de colloques réguliers, accueillis dans différentes universités françaises, et qui ont fait l’objet de publications (Fournier et Massard-Guilbaud, 2016 ; Coumel et al., 2018 ; Mathis et Massard-Guilbaud, 2019).

Un nombre croissant de jeunes chercheurs s’est ainsi lancé dans des projets doctoraux, balayant différentes thématiques, depuis la forêt médiévale du Nord de la France (Delcourte Debarre, 2016), jusqu’aux littoraux de Santa Monica (Devienne, 2020). Il est difficile de résumer le paysage mouvant de la jeune recherche et du choix de ses sujets, mais il semble que les doctorants se partagent entre celles et ceux qui ont « inventé » leur sujet de thèse, et d’autres qui ont répondu, par goût de la thématique, à un appel pour un contrat financé, préparé par le directeur ou la directrice de recherche. C’est ainsi que se fait la transmission entre deux générations, celle qui a inventé l’histoire environnementale en France, à coups de projets pluridisciplinaires où l’historien était souvent marginal, et la nouvelle dont on peut espérer qu’elle continue, forte de la légitimité de son objet de recherche au sein de la profession historienne, à pratiquer la collaboration interdisciplinaire, entre SHS et avec les sciences de l’environnement11.

Si, en termes de publications, les dossiers thématiques de revues généralistes (Locher et Quénet, 2009 ; Ingold, 2011) se sont multipliés depuis une décennie, de l’histoire politique (Frioux et Lemire, 2012) à celle du genre (Mathis et Tamagne, 2018), en passant par l’histoire culturelle (Ambroise-Rendu et Mathis, 2015), il existe encore une marge de progression du côté des articles ou chapitres d’ouvrages collectifs interdisciplinaires et internationaux. Les revues Environment and History et Water History ont ainsi accueilli quelques articles de géographes environnementalistes ou d’archéologues, maniant avec succès outils techniques et croisement des données disponibles pour reconstituer un phénomène environnemental passé. La revue Vertigo a ouvert ses colonnes électroniques à un dossier sur les vulnérabilités historiques (Mathis et al., 2016). L’histoire environnementale de l’ex-URSS et de ses périphéries est un domaine où l’activité internationale des collègues français est remarquable (Coumel et Elie, 2013). Plus récemment, de nouveaux chantiers ont été ouverts pour les sociétés coloniales de l’Empire français. Souhaitons que cette visibilité hors des frontières politiques et linguistiques ainsi que la multiplication des terrains d’étude s’accroissent !

Un colloque pour faire un état des lieux

Le colloque organisé à Lyon pour les dix ans du réseau a permis de brosser un tableau, certes partiel, mais suffisamment riche, des dynamiques de l’histoire environnementale. Plus de soixante propositions avaient été soumises à la suite d’un appel diffusé dans les réseaux internationaux. Les communicants sont venus du Canada, des États-Unis, des Philippines, et de nombreux pays européens. Les grands secteurs thématiques étaient représentés (des pollutions à la biodiversité), avec en prime une diversité géographique et chronologique d’études de cas12. Les trois mots-clés du sous-titre, « sources, méthodes, pratiques », invitaient clairement à un regard réflexif sur les travaux achevés ou encore en cours, en suivant le processus de fabrication du savoir, des archives et matériaux utiles pour la recherche, jusqu’aux pratiques de travail, d’élaboration des résultats et de valorisation de ces derniers.

Croisements d’archives et d’approches méthodologiques

Pour débuter les trois jours, un archiviste, Thierry Guilpin, a présenté la diversité des fonds conservés par les Archives nationales et utilisables pour l’histoire environnementale. Cela peut rassurer les historiens « de l’écrit », mais l’invention méthodologique est un défi pour aborder certains objets d’étude. Pour l’étude des oiseaux à Hawaï, Daniel Lewis (The Huntington Library, San Marino, États-Unis) a combiné des entretiens oraux, l’usage des vidéos d’ornithologues amateurs, ainsi que des éléments matériels, liés aux animaux eux-mêmes (Lewis, 2018). Ana Roque (Université de Lisbonne) a expliqué pour sa part que l’histoire environnementale du Cap Vert peut se faire en travaillant, si possible en interdisciplinarité, sur la documentation produite par les expéditions naturalistes portugaises dans l’archipel, à la fin du XVIIIe siècle. Benjamin Furst (Université de Haute-Alsace) est revenu, quant à lui, sur la nécessaire critique des sources à propos de la cartographie ancienne. Qu’il s’agisse du Rhône (Émeline Comby [Université Lyon 2] et ses collègues) ou des forêts portugaises à l’époque médiévale, le croisement des sources et l’hybridation méthodologique ont eu de nombreux défenseurs.

Le programme élaboré sur trois journées, avec des sessions parallèles sur deux demi-journées, a permis de dresser des panoramas historiographiques et des retours critiques sur expérience, à côté des conférences plénières de spécialistes reconnus d’histoire de l’eau et des rivières, dans le monde néerlandais (Petra van Dam, Université libre d’Amsterdam) et germano-autrichien (Martin Schmid, BOKU, Vienne13). Écouter des présentations sur la transformation du GIS « Histoire maritime » en « Histoire & sciences de la mer » (Sylviane Llinares [Université de Bretagne Sud] et ses collègues), sur l’histoire de l’extraction du charbon (Kevin Troch, Universités de Namur et de Lille) ou encore sur les recherches interdisciplinaires sur l’horticulture, associant histoire et génétique (Cristiana Oghina-Pavie et Fabrice Foucher, Université d’Angers), fait surgir l’écho de la phrase d’un auteur anglo-saxon qui, dans un article de synthèse, évoquait le fait qu’en quelques années, la littérature scientifique avait tellement augmenté que sa lecture dépassait la capacité d’un chercheur isolé (McNeill, 2003, p. 5). Une table ronde a réuni, en fin de première journée, plusieurs responsables de structures de recherche, institutionnelles ou associatives, qui pratiquent la recherche diachronique sur l’environnement, la plupart en pluri/interdisciplinarité : Groupe d’histoire des forêts françaises, Groupe d’histoire des zones humides (fondé en 2003), laboratoires CIRED en Île-de-France et GEODE à Toulouse, équipe GRHEN du CRH de l’EHESS, Maison des sciences de l’homme de Franche-Comté, Association pour l’histoire de la protection de la nature et de l’environnement.

D’autres présentations de la deuxième journée revenaient également sur le défi méthodologique et humain représenté par l’histoire de l’environnement. Mark Hudson (Max Planck Institute for the Science of Human History, Iéna) a plaidé pour l’interdisciplinarité nécessaire pour étudier l’histoire du mont Fuji, en regrettant que les autorités japonaises ne la favorisent pas. Jan-Henrik Meyer (Université de Copenhague), en s’appuyant sur l’expérience du programme HoNest (History of Nuclear Energy and Society) a évoqué le problème de la terminologie scientifique, qui varie selon les disciplines. Comme ailleurs, les habitudes de publication différentes selon les disciplines, et les injonctions relatives aux carrières, qui n’encouragent pas le travail en pluralité scientifique, ont été soulignées. On sait que le temps d’apprentissage peut être long, même s’il est intellectuellement stimulant et fécond (Riaux et al., 2017).

Des gènes et des êtres vivants : la diversité des objets d’étude

Biodiversité et ressources sur la longue durée ont été abordées à différents niveaux d’analyse : des populations au gène, sous différents regards documentaires (archives textuelles, orales, de terrain, de laboratoire…) et leur nécessaire croisement14. Ainsi Nicolas Jacob (Université Lyon 2) et Frédéric Gob (Université Paris 1) ont proposé un renouvellement de l’histoire du flottage pour l’inscrire dans une perspective environnementale en insistant sur l’approche des processus écologiques à l’œuvre dans ce type d’activité. Les nouvelles démarches dans lesquelles des historiens s’inscrivent depuis peu − une interdisciplinarité forte (c’est-à-dire alliant les sciences historiques aux sciences du vivant comme les biogéosciences et la génétique) – ont été au cœur de plusieurs communications. Celles-ci ont interrogé les enjeux épistémologiques de ce type d’interdisciplinarité. C’est le cas de Christophe Bonneuil (CNRS) qui a abordé la biodiversité des agroécosystèmes du XXe siècle, en mettant en perspective l’histoire, la génétique végétale et l’écologie végétale des blés en France. C’est un questionnement analogue qui a guidé Pierre Cornu (Université Lyon 2), au sujet de la position et de l’implication de l’agronomie dans l’histoire de l’environnement dans le contexte de la crise systémique du dernier tiers du XXe siècle.

À l’interdisciplinarité scientifique stricto sensu, dont Florina Orillos-Juan (Université La Salle de Manille) a argué de l’utilité pour endiguer le retour de vagues de criquets pèlerins aux Philippines, s’est ajoutée une réflexion sur un autre type d’interdisciplinarité que l’on pourrait qualifier « d’institutionnelle ». Ainsi, Gaëlle Ronsin (Centre Alexandre Koyré) a examiné la construction des liens qu’entretiennent les sciences et la gestion de la nature au sein d’institutions publiques variées. Melina Buns (Université d’Oslo), à travers l’exemple des processus communs de protection de la mer mis en place par les pays nordiques, pour lutter contre la pollution des écosystèmes marins, a montré la nécessité de la coopération entre scientifiques, dirigeants politiques et organisations internationales pour une meilleure connaissance de ces écosystèmes.

Les impacts des activités humaines ont été étudiés à différentes échelles de temps et d’espaces. Stéphane Castonguay (Université du Québec à Trois-Rivières) et Jim Clifford (Université de la Saskatchewan) ont décrit l’empreinte écologique sur la biodiversité et les ressources forestières québécoises laissée par l’industrialisation coloniale de la Grande-Bretagne tout au long du XIXe siècle. Reprenant la notion d’hectare fantôme (Borgstrom, 1965), les intervenants ont montré l’existence de deux processus étroitement imbriqués : d’une part, l’agencement des transformations du couvert forestier laurentin aux changements du marché anglais par la mobilisation de ressources provenant de l’extérieur, d’autre part, la possibilité pour la Grande-Bretagne de faire sauter un verrou écologique et de s’engager dans une nouvelle phase de croissance.

Enfin, on a abordé le champ des perceptions par les sociétés, de la biodiversité et des ressources, des menaces qu’elles peuvent faire peser, des conflits et controverses qu’elles peuvent générer. À travers un exemple de démarche de recherche-action alliant sciences du vivant et sciences sociales, Marc Artois et Sébastien Gardon (VetAgroSup) ont livré les résultats d’une enquête sur les risques concernant la santé humaine engendrés par des événements sanitaires majeurs impliquant la flore ou la faune sauvages, en particulier à travers l’étude du cas de la brucellose. Ils montrent combien la menace résulte d’une représentation du danger qui ne repose qu’en partie sur des connaissances établies, ce qui révèle les difficultés de la « mise à l’agenda » politique de la gestion sanitaire en temps de crise (divergence sur les moyens à mettre en œuvre, communication mal maîtrisée, logiques de silos institutionnels, etc.).

Environnements urbains et industriels : nouveaux objets, nouvelles approches

Si la « nature » a longtemps été opposée à la ville, y compris dans l’historiographie états-unienne jusqu’au début des années 1990 (Melosi, 1993), le colloque réunissait des spécialistes des deux objets. Les renouvellements s’opèrent notamment par le questionnement environnemental apporté à des objets d’histoire économique − Fabien Bartolotti (Aix-Marseille Université) a utilisé les apports des archives du port autonome de Marseille pour étudier un des espaces les plus lourdement transformés depuis les années 1960 – et à des sujets d’histoire sociale − Renaud Bécot (UMR CHS et LARHRA) sur le monde du travail, de l’aménagement aux acteurs de la démoustication. Entre représentations médiatiques du smog athénien des années 1980 (Panagiotis Zestanakis, Université de Hambourg) et analyse des façons divergentes de se saisir des pollutions industrielles dans deux cités italiennes (Bruno Ziglioli, Université de Pavie), la pollution reste un domaine fécond en études de cas (Laurence Lestel [CNRS] sur les rivières). Des objets architecturaux aux grands ensembles (Raphaël Labrunye [ENSA Normandie], Gwenaëlle Legoullon [Université Lyon 3]), l’environnement urbain façonné durant le XXe siècle nécessite aussi le regard rétrospectif, tant les défis sociaux et écologiques s’y nouent pour les prochaines décennies. On ne peut que souhaiter le développement d’une histoire environnementale du temps présent, mobilisant différentes approches (histoire économique, histoire sociale, histoire culturelle, géographie, etc.) pour se positionner dans les débats sur la dénomination et la périodisation du « changement global », tout en les nourrissant d’études empiriques et territorialisées (Frioux, 2018).

Le mot de la fin a été laissé à des étudiants de niveau master et doctorat qui ont assisté au colloque et préparé une synthèse collective. L’un d’eux a fait remarquer qu’il était frappé par les aspirations de plusieurs participants à faire une histoire sur le temps long, et qu’il identifiait le principal défi à venir comme étant la sensibilisation de la prochaine génération de jeunes chercheurs au fait que le travail sur les problèmes environnementaux nécessite de franchir les cloisonnements disciplinaires. Il avait tout compris ! C’est toujours un enjeu pour nous autres, enseignants-chercheurs, qui devons affronter tous les quatre ou cinq ans, les processus de renouvellement des offres de formation et y défendre la place des heures liées à nos spécialités de recherche.

Les chemins qu’il reste à baliser

Après ce bref aperçu, évidemment non exhaustif, j’insisterai sur quelques perspectives qui peuvent paraître porteuses d’enjeux scientifiques et sociaux, et potentiellement innovantes.

D’abord, l’histoire environnementale doit réfléchir à la bonne utilisation des outils numériques, utiles pour stocker de l’information − cela n’est pas nouveau – mais indispensables également pour faire connaître au plus grand nombre les résultats de la recherche scientifique. L’histoire académique valorise encore beaucoup, dans la carrière des chercheurs, la production monographique. La publication de la thèse compte dans la reconnaissance institutionnelle, pendant que d’autres disciplines proches, comme la géographie, encouragent la diffusion rapide sous forme d’articles dans des revues à comité de lecture, et la participation à des chantiers de recherche collectifs. Certains collègues et jeunes chercheurs étrangers n’hésitent pas à diffuser en ligne leurs résultats ou à faire de la « vulgarisation scientifique », comme le portail Arcadia le propose15. Sans doute serait-il nécessaire que les chercheurs francophones y songent de façon plus systématique16.

Cela nous conduit à la question des circulations entre « histoire fondamentale » et « histoire appliquée », ou pour le dire autrement, de l’introduction de l’histoire dans le champ de la recherche-action. Au cours du colloque, des communications sont revenues sur des expériences pour lesquelles l’historien était au contact de donneurs d’ordre et/ou de financeurs du monde économique, social et politique extra-académique. Par exemple, le chercheur suisse Alexandre Elsig (Université de Lausanne) a travaillé comme historien conseil dans une expertise relative à une décharge polluée aux PCB. Ces comptes rendus ont montré combien le dialogue entre scientifiques et gestionnaires facilite l’émergence et la conduite de projets. Par ailleurs, dans un contexte universitaire où il est de plus en plus difficile de mener des travaux de thèse sans financement, c’est une ouverture à ne pas négliger. Corinne Beck a ainsi présenté le travail de Marie Delcourte Debarre, qui n’avait pu se déplacer. Dans le cadre d’un contrat CIFRE, celle-ci a soutenu une thèse sur l’histoire environnementale et forestière de l’Avesnois, mettant au point une plateforme (FORESTHIST, hébergée à la MSH de Lille) qui a pour objectif d’être une aide à la décision publique, afin de cibler les continuités et discontinuités forestières dans le temps. Sur le plan scientifique, l’enjeu est aussi de parvenir à une modélisation chronologique des dynamiques des territoires dans le temps. Rémy Simonetti (Université de Padoue) a présenté le projet italien Terrevolute. Une équipe composée d’archivistes, d’historiens des sources écrites, d’archéologues, de topographes, de spécialistes de l’histoire orale, de documentaristes, etc. a travaillé depuis quelques années à rendre accessibles les archives historiques des agences d’assainissement et d’amélioration foncière mais aussi le « patrimoine humain », c’est-à-dire l’expérience des travailleurs retraités qui ont vécu la grande entreprise de la protection et de la transformation du territoire padouan au cours du siècle dernier17.

Enfin, les chercheurs en histoire environnementale sont aussi des citoyens, qui réagissent de façon critique et personnelle au contexte social et politique dans lequel ils travaillent − et vivent. Faut-il plus de nature en ville et si oui, comment l’articuler avec les objectifs de limitation de l’étalement urbain ? Quels enseignements peut-on tirer des transitions énergétiques passées, pour mieux comprendre les enjeux des années à venir et les alternatives possibles aux énergies carbonées (Jarrige et Vrignon, 2020) ? Comment les sociétés cherchent-elles à connaître les phénomènes climatiques et météorologiques, et faut-il vraiment parler « d’adaptation » au changement climatique ? N’y a-t-il pas des domaines trop cloisonnés, comme le suggère la difficile reconnaissance de l’impact sanitaire des environnements de travail produits par l’industrialisation ? Autant de questions pour lesquelles la lecture de travaux récents, sur des périodes allant du XVIIe siècle à nos jours, peut être stimulante (Mathis et Pépy, 2017 ; Fressoz et Locher, 2015 ; Mathis et Massard-Guilbaud, 2019 ; Bécot et al., 2019).

Références

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1

Je rappellerai également les différents programmes interdisciplinaires du CNRS, dont l’historique a déjà fait l’objet de plusieurs articles de retour sur expérience.

2

Le blog du RUCHE diffuse avis de parution, appels à communications, avis de soutenances de thèse, et autres informations : https://leruche.hypotheses.org/.

3

Je renvoie au site du GHFF et notamment à la liste de ses publications : https://ghff.hypotheses.org/publications-2/ouvrages.

4

L’expression est utilisée non pas dans le champ disciplinaire historique stricto sensu mais comme inscription dans la longue durée, pour des travaux de géographes, d’écologues, etc.

5

Avant l’arrivée de Geneviève Massard-Guilbaud à l’EHESS, en 2005, un séminaire organisé au CERCEC (Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen) par Marie-Hélène Mandrillon avait proposé de travailler sur les problématiques environnementales dans les pays « de l’Est ».

6

Je renvoie au site de l’association, http://eseh.org/, qui archive notamment les programmes des conférences organisées depuis 2001.

7

Un exemple, l’ouvrage d’Alain Corbin (1975).

8

Approche proposée par l’écologue Abel Wolman dans les années 1960, reprise par exemple par l’historien des techniques et de la pollution Joel Tarr. Il est significatif que l’une de ses introductrices en France, Sabine Barles, soit ingénieure de formation et inscrite dans la discipline académique « aménagement et urbanisme ».

9

Voir l’enquête menée en 2018 par Renaud Bécot et Guillaume Blanc : https://leruche.hypotheses.org/3649.

10

Projet RISKS de Thomas Le Roux dans le cadre du programme « Émergences » de la ville de Paris. Programme Idex Jeune chercheur, « The Coasts of Mediterranean Europe » sous la direction de Giacomo Parinello. Dans le cadre du PIRVE du CNRS, « Débordements industriels et leurs conflits », sous la direction de Michel Letté et Thomas Le Roux.

11

Sur les enjeux de l’interdisciplinarité, qui suppose un engagement plus profond du chercheur au-delà de sa discipline de spécialité, je renvoie à l’introduction de Marc Galochet, Jérôme Longuépée, Valérie Morel, Olivier Petit, L’environnement. Discours et pratiques interdisciplinaires, Arras, Artois Presses Université, 2008 (p. 21-33).

12

Le programme complet est téléchargeable sur le site du RUCHE : https://leruche.hypotheses.org/3529.

13

Communications intitulées respectivement « Coping with floods in the Netherlands », « What the Danube taught us about writing interdisciplinary river history ». Diaporamas disponibles sur demande auprès de l’auteur.

14

Je remercie vivement Corinne Beck, professeure émérite à l’Université polytechnique des Hauts-de-France, et membre du comité scientifique du colloque, d’avoir rédigé la section suivante.

16

Pour l’époque contemporaine, une tentative a débuté à Lyon à travers le portail Transenvir : https://transenvir.fr/.

Citation de l’article : Frioux S. L’histoire environnementale, hier, aujourd’hui… et demain !. Nat. Sci. Soc., https://doi.org/10.1051/nss/2020025

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